
La scène est brève, presque anodine en apparence. Dimanche, dans l’une des tribunes du stade militaire de Yaoundé, André Onana traverse les tribunes sous les regards, salue ici et là, puis passe devant Roger Milla. Aucun geste. Aucun regard. Rien. Deux passages, deux silences. Immédiatement, l’image se fige, se répète, s’interprète. Et très vite, elle déborde le cadre du match Colombe – Victoria United (4-1) qui se jouait sur la pelouse, pour devenir un objet politique dans le microcosme du football camerounais.
Dans un premier récit, largement relayé par des sphères proches de la Fédération Camerounaise de Football (Fécafoot), le geste est qualifié de « scandale ». Onana y apparaît comme un joueur coutumier des écarts, incapable de mesurer le poids symbolique de ses actes. L’absence de salutation n’est pas lue comme un oubli, mais comme une faute morale. Car en face, ce n’est pas un ancien joueur quelconque : Roger Milla incarne une mémoire nationale, un patrimoine vivant.
Les conflit Eto’o – Onana et Eto’o - Njitap en filigrane
« Il ne s’agit pas d’un simple oubli, dit-on çà et là, mais d’un manque de respect difficilement acceptable, surtout dans un pays où la mémoire et les symboles du football occupent une place sacrée ».
Le geste d’Onana serait alors calculé. D’aucuns l’assimilant à une rupture avec la légende du Mondial 1990 désormais réputée proche du président de la Fécafoot Samuel Eto’o avec qui le gardien de Trabzonspor a rompu tous liens.
Mais cette lecture, en apparence consensuelle, est frontalement contestée par un autre camp. Du côté du Syndicat national des footballeurs camerounais (Synafoc) que dirige un autre ancien footballeur - Gérémi Njitap, réputé en froid avec Samuel Eto’o - le récit change radicalement de nature. Ici, l’affaire Onana est perçue comme une indignation construite, instrumentalisée, presque opportuniste. Le cœur du problème ne serait pas le geste lui-même, mais l’identité de celui qui l’a posé. Autrement dit : Onana paierait son positionnement supposé dans un champ de forces dominé par l’opposition entre Samuel Eto’o et ses détracteurs.
Deux poids, deux mesures (?)
Car en filigrane, c’est bien cette fracture qui resurgit. Les défenseurs d’Onana rappellent un précédent précis : « Au Maroc, lors du tirage au sort de la CAN 2025, Samuel Eto’o a offert un spectacle de mépris calculé en saluant toutes les légendes africaines… sauf Gérémi Njitap. Une scène répétée avec une précision chirurgicale dans le vol retour : saluer tout l’avion, sauf l’ancien coéquipier. A l’époque, les mêmes qui s’offusquent aujourd'hui pour Roger Milla applaudissaient le "caractère" et la "fermeté" du président de la Fécafoot. On justifiait l’acte par des rancunes personnelles ou des trahisons supposées », se souvient le journaliste Jacques Marcel Itiga. Ce deux poids, deux mesures devient l’argument central des soutiens d’Onana, qui dénoncent une morale à géométrie variable.
Dès lors, l’incident du stade militaire cesse d’être une simple question de courtoisie. Il devient un révélateur. D’un côté, une vision du football camerounais structuré autour de figures tutélaires, où le respect des anciens constitue une ligne rouge infranchissable. De l’autre, une lecture plus politique, où les indignations sont suspectées d’être des armes dans une bataille d’influence. Dans ce contexte, saluer — ou ne pas saluer — n’est plus un geste neutre. C’est un acte chargé.
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À propos de l'auteur
Arthur WANDJI
Rédacteur sportif
Correspondant SNA au Cameroun et Gabon. Spécialiste des Lions Indomptables.
