Foot en RD Congo : un système pédocriminel toujours en place

Invité dans Histoires de Foot Podcast, Youssouf Mulumbu, l’ancien capitaine des Léopards, a expliqué le système de prédation sexuel existant au pays, des catégories jeunes jusqu’au monde professionnel. Son ancien club, le FC Saint-Eloi Lupopo, a publié immédiatement un communiqué pour se dédouaner alors que les enquêtes ouvertes à l’époque de nos révélations ont été fermées en catimini sans aucune volonté de faire la lumière sur un fléau sévissant toujours.

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Foot en RD Congo : un système pédocriminel toujours en place

« C’est un pays vraiment fanatique au niveau du football, alors tous les jeunes qui viennent dans ce milieu aspirent à devenir professionnel. C’est par cette occasion-là que certains dirigeants malveillants en profitent pour pouvoir leur vendre le rêve qu’en Europe ça se passe de la même manière, que les joueurs doivent subir des attouchements ou tout simplement coucher avec des dirigeants ou des coachs pour pouvoir avoir leur place. »

Dans une passionnante interview à Histoires de Foot Podcast, Mulumbu a premièrement été interrogé sur le scandale de pédocriminalité révélé en 2022 par Sport News Africa et ayant notamment abouti à la suspension FIFA pour vingt ans de toutes activités footballistiques de Jonathan Bukabakwa pour abus sur mineurs.

Lire l'enquête sur le sujet : Football : des décennies de chantages, abus sexuels sur mineurs et pédocriminalité en RDC

« Certains joueurs de bas-âge venaient me voir pour me demander si ça se passait comme ça aussi en Europe »

Posant le contexte, l’ancien capitaine détaille ensuite comment il a pris connaissance de ces pratiques en signant au FC Saint-Eloi Lupopo. « J’en avais entendu parler mais tout d’abord, je voulais avoir des vérifications. Lorsque dans ma propre équipe, un joueur dont malheureusement je tairai le nom parce qu’il y a eu des enquêtes et c’est assez délicat pour lui parce qu’il est toujours joueur de foot, est venu me dire qu’il a subi des attouchements, que certains coachs et dirigeants avaient exigé de coucher pour pouvoir jouer.

C’est là que j’ai pris la décision de pouvoir témoigner. On avait eu une réunion avec la FIFPro. J’avais apporté aussi des preuves et messages que j’avais pu relayer mais c’est une réalité grave, c’est une réalité qui existe au Congo et dans d’autres pays africains malheureusement. Je pense que ça dure depuis longtemps et ce phénomène grandit de plus en plus. Plus on a des Cristiano Ronaldo ou des Messi, plus on veut devenir aussi des nouveaux Mbappé, donc forcément ça attire la convoitise et des gens malveillants derrière vendent ce rêve qu’il faut absolument passer par ce passage-là, par ces pratiques-là, pour pouvoir réussir.

Ce qui m’a le plus outré, certains joueurs de bas-âge venaient me voir pour me demander si ça se passait comme ça aussi en Europe. Je leur disais :’C’est inconcevable…’ J’étais assez choqué de voir qu’on pouvait avoir des preuves très facilement, des messages de coachs à des joueurs, des photos, des vidéos, c’était très facile de faire l’enquête […] Je ne pense pas que la FIFA fasse ce travail-là car elle est quand même éloignée. Quand on est loin d’un conflit, souvent, on s’en préoccupe un peu moins. »

Enquêtes bâclées et prédateurs en liberté

Par un long communiqué, le FC Saint-Eloi Lupopo a réagi en s’indignant des propos en parlant de propos « infondés et mensongers ». Pour se dédouaner, le club évoque « qu’un de nos anciens entraîneurs a été sujet d’une enquête de la FECOFA, suspendu, puis blanchi faute de preuve avérée ».

Lire aussi : RDC-Abus sexuels sur mineurs : la FIFA va suspendre la FECOFA

Une référence à la suspension préventive de six coachs dont Bertin Maku, qui avait d’ailleurs fui un temps le pays au moment des révélations. Néanmoins, ce dernier n’a jamais été « blanchi » puisque la fédération n’a en réalité jamais mené d’enquête approfondie au même titre que la justice congolaise.

Ce laxisme permet donc à plusieurs entraîneurs de continuer leurs pratiques sans aucun problème malgré les affaires comme Guy-Roger Limolo qui avait retrouvé un emploi au FC Renaissance du Congo ou Donga Epapa Cedric alias ‘Moyindo’ qui demandait sur Facebook à un jeune de 16 ans à voir son sexe pour savoir s’il « est du diamant ou pas […] Il est gros, c’est pour ça que tu penses que c’est du diamant ? »

Après quelques échanges, Moyindo rappelait à l’adolescent qu’il doit recevoir « sa dose » et qu’il ne doit pas prendre la grosse tête car son sexe serait « du diamant ». Aucune suite n’a été donnée par la FECOFA et la FIFA qui suspendit seulement un entraîneur pour vingt ans, Jonathan Bukabakwa dit ‘Messi’ qui avait déjà été incarcéré à la prison de Makala dans le passé pour pédophilie.

« Des sacrifices […] Soit du sang, soit en donnant les fesses »

Alertée depuis décembre 2020 à l’occasion du tournoi qualificatif à la CAN U20 de la zone UNIFFAC (Union des Fédérations de football d’Afrique centrale) disputé en Guinée équatoriale, la fédération n’a jamais pris la moindre disposition hormis des sanctions préventives et éphémères au moment de la publication du scandale deux ans après.

Alors membre de l’équipe technique des sélections jeunes, l’ancien international Papy Kimoto avait pourtant alerté le vice-président Theo Binamungu. « Je l’ai interpellé devant presque tous les membres du staff en lui demandant de faire quelque chose car c’est trop. Les enfants et certains joueurs souffraient de ces abus. Je lui en ai parlé mais qu’est-ce qui a été fait ? Rien, ça continue. »

Menacé suite à ses prises de parole en public, Kimoto a toujours assumé ses dires. « Personne ne veut régler ce problème, personne ne veut en parler mais il le faut pourtant. » Une position d’autant plus importante au moment où les Léopards ont réussi à se qualifier pour la seconde Coupe du Monde de leur histoire, drainant un enthousiasme populaire et politique impressionnant.

Sport roi, le football congolais est confronté à une autre réalité à laquelle tout le monde préfère regarder ailleurs, des communes de Kinshasa aux sélections nationales jeunes, alors que les faits ont même été répertoriés au niveau international. « La FIFPRO a connaissance des plaintes extrêmement graves émanant de nombreux footballeurs en République Démocratique du Congo », expliquait à Sport News Africa le syndicat mondial des joueurs. « Ces plaintes sont accompagnées de preuves incluant des messages audios et écrits explicites où on leur demande des prestations sexuelles en échange de temps de jeu. De telles demandes effrontées suggèrent que ceux qui cherchent à abuser des joueurs pensent qu’ils peuvent agir en toute impunité et sans crainte d’être tenu responsables. »

Trois ans et demi plus tard, la même impunité sévit toujours et n’empêche pas les auteurs d’audios WhatsApp demandant « des sacrifices » à des mineurs, « soit du sang, soit en donnant les fesses », d’arpenter les coulisses du football congolais sans connaître le moindre souci.

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À propos de l'auteur

Romain MOLINA

Romain MOLINA

Rédacteur sportif

Journaliste et écrivain, auteur de nombreuses enquêtes dans le milieu du sport.

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