
Il s'appelait Hezekiah Kipchoge Keino. Le monde, lui, apprendrait bientôt à dire simplement : Kip Keino.
Un homme contre un empire
En 1968, le monde est en feu. À Paris, les étudiants barricadent les rues. À Washington, Martin Luther King vient d'être assassiné. Au Vietnam, les bombes ne s'arrêtent pas. Et aux Jeux Olympiques de Mexico, une Amérique sûre d'elle-même arrive avec ses champions, ses coaches, sa science du sport, et surtout son favori absolu sur le 1500 mètres : Jim Ryun.
Ce dernier, 21 ans, détenteur du record du monde du 1500m, est une machine avec en tête une victoire annoncée.
En face, Kip Keino. Policier kényan, 28 ans, fils des hauts plateaux de la vallée du Rift. Un homme qui s'entraîne à 2400 mètres d'altitude, qui dort sous les étoiles africaines, qui n'a pas de préparateur physique mais qui a quelque chose que les laboratoires ne fabriquent pas : des poumons qui connaissent la montagne par cœur.
Le jour où tout a basculé
Ce que peu de gens savent, c'est que Kip Keino arrive à Mexico brisé. Quelques jours avant la finale du 1500m, il court le 10 000 mètres malgré une vésicule biliaire infectée. Il s'effondre sur la piste, se relève, finit la course. Les médecins lui disent d'arrêter. Il refuse.
Le jour de la finale du 1500m, pris dans les embouteillages de Mexico, son bus est bloqué. Kip Keino descend du bus et court jusqu'au stade. Plusieurs kilomètres. En tenue. Pour ne pas rater sa course.
Il arrive au stade essoufflé, à peine le temps de se préparer. Et il prend le départ. Ce qui se passe ensuite appartient à l'histoire.
Dès le départ, Keino impose un rythme insensé. Trop rapide, disent les experts. Suicidaire, murmurent les commentateurs. Jim Ryun, fidèle à sa tactique, attend. Il sait que personne ne peut tenir ce train.
Sauf que Kip Keino, lui, tient. Tour après tour, il creuse l'écart. Ses foulées ont quelque chose d'hypnotique, presque d'irréel. Le public mexicain, qui ne le connaissait pas le matin, se lève et scande son nom.
À l'arrivée, Kip Keino franchit la ligne avec 20 mètres d'avance sur Jim Ryun. Un écart abyssal sur 1500 mètres. Il établit un nouveau record olympique : 3'34''9. Jim Ryun, le favori, le recordman du monde, finit deuxième. Loin.
Ce que cette victoire signifiait vraiment
On aurait pu n'y voir qu'une performance sportive. Ce serait passer à côté de l'essentiel. En 1968, l'Afrique n'existait pas dans l'imaginaire sportif mondial. Pas comme ça, pas en dominant. Kip Keino, ce jour-là, n'a pas seulement gagné une médaille d'or. Il a planté un drapeau. Pas seulement celui du Kenya, mais celui d'un continent entier qui disait au monde : nous sommes là, et nous courrons plus vite que vos certitudes.
Il ouvrit une porte que des générations entières allaient franchir après lui. Les Noureddine Morceli, Hicham El Guerrouj, Eliud Kipchoge, qui portent son prénom comme un héritage, tous marchent dans ses traces.
L'homme derrière le champion
Mais Kip Keino n'est pas seulement une légende de la piste. Après sa carrière, il rentre au Kenya et fait quelque chose d'inattendu. Avec sa femme Phyllis, il ouvre sa maison aux orphelins, des dizaines d'enfants, puis des centaines. Il crée une ferme, une école, un foyer, sans caméras, sans applaudissements.
Quand on lui demande pourquoi, il répond simplement : « Je courais pour quelque chose de plus grand que moi. Maintenant, je vis pour quelque chose de plus grand que moi. »
En 2016, le Comité International Olympique lui remet le Prix Laureus, la plus haute distinction humanitaire du sport mondial.
Une leçon de vie
Il y a des victoires qui comptent les points. Et il y a des victoires qui changent le récit. A Mexico, en 1968, un homme malade, coincé dans un embouteillage, court jusqu'au stade pour disputer sa course. Et bat l'empire.
Cinquante-six ans plus tard, chaque fois qu'un coureur est-africain s'élance sur une piste olympique, quelque part dans son élan, il y a un peu de Kip Keino.
Hezekiah Kipchoge Keino. Né le 17 janvier 1940 dans la vallée du Rift, Kenya. Champion olympique 1968 et 1972. Père de famille pour des centaines d'orphelins. Et pour toujours, l'homme qui courut plus vite que l'Amérique.
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À propos de l'auteur
Oumar WANE
Rédacteur sportif
Passionné de sport depuis toujours, partage avec vous les dernières actualités et analyses du monde sportif.
