
Il aura suffi d'un hashtag pour raviver les braises d'un traumatisme national. Alors qu'il assistait le 11 juin, depuis les tribunes du Stade Azteca à Mexico, au match d'ouverture de la Coupe du monde 2026 entre le Mexique et l’Afrique du Sud, le président de la Fédération camerounaise de football (Fécafoot), Samuel Eto’o, s'est fendu d'un message laconique sur ses réseaux sociaux : « #IlFautAssumer ».
Aucun nom n'est cité, aucune explication n'est fournie. Pourtant, de Yaoundé à Douala, le sous-entendu est immédiatement décodé. Dans un pays où le football s'apparente à une religion d'Etat, ce message est perçu comme une torpille lancée en direction d'André Onana, relançant la guerre des récits sur la véritable responsabilité de la non-qualification des Lions Indomptables pour le grand rendez-vous nord-américain.
Le poids des mots, le choc des ego
Pour comprendre la charge explosive de ce hashtag, il faut remonter deux ans en arrière. En 2024, le climat autour de la sélection nationale est déjà irrespirable. Conscient des tensions, André Onana, gardien star de l'équipe, tente un geste de leadership devant la presse : « En cas d’échec, je n’aimerais pas qu’on tombe sur les plus jeunes… Donc je vais assumer tout. »
Ce qui se voulait être un bouclier médiatique pour ses coéquipiers s'est transformé, avec le temps et l'élimination du Cameroun, en arme politique. En ressortant le verbe « assumer » du placard médiatique, Samuel Eto’o ne fait pas que piquer son ancien protégé : il tente d'imposer l'idée que le naufrage sportif incombe aux individualités du terrain, dédouanant de facto les instances dirigeantes.
Deux camps, deux réalités
Depuis la désillusion des éliminatoires, l'espace public camerounais s'est fracturé en deux camps aux grilles de lecture irréconciliables. Dans l'entourage de la Fécafoot, la ligne de défense est claire. La non-qualification serait le résultat direct de l'ego de certains cadres. André Onana, mais également l'attaquant Vincent Aboubakar, sont pointés du doigt.
Pour avoir publiquement pris fait et cause pour le sélectionneur Marc Brys qui avait été fait « ennemi numéro un » de Samuel Eto’o et la Fécafoot, les deux joueurs ont été cloués au pilori. Les responsables, ce sont eux : « André Onana et Vincent Aboubakar sont pour beaucoup dans la non qualification des Lions parce qu’ils ont créé une atmosphère délétère au sein de la tanière et cela a sapé le moral du groupe ».
A l'opposé, les soutiens du gardien de Manchester United et une frange importante des observateurs rejettent cette personnalisation de l'échec. Pour eux, l'élimination n'est que le symptôme d'un mal plus profond : une gouvernance chaotique. Ils pointent une gouvernance instable du football camerounais, marquée par des conflits récurrents entre la Fécafoot, le ministère des Sports et le staff technique de la sélection. Les controverses autour de la gestion des équipements, les désaccords sur l’organisation du staff, ainsi que les tensions liées à certains déplacements lors des éliminatoires sont régulièrement cités comme des facteurs ayant fragilisé la préparation sportive et la stabilité du groupe.
Verdict cinglant
Ce débat, loin de se cantonner aux supporters, mobilise les intellectuels et les anciennes gloires du pays. L'ancien gardien emblématique des Lions, Joseph-Antoine Bell, refuse aujourd'hui de participer à la curée ciblée et préfère une lecture systémique du désastre. « Il faut arrêter de nous raconter qu’on est en reconstruction sans avoir jamais dit quand on a été détruits », cingle-t-il, soulignant que le déclin du football camerounais est une réalité ancienne que les dirigeants refusent de regarder en face.
D'autres voix se font plus accusatrices. Le journaliste Jean-Claude Mbede n'hésite pas à imputer la responsabilité politique du naufrage directement au patron l'exécutif de la Fécafoot. Selon lui, la gestion de Samuel Eto’o, centrée sur le « culte de la personnalité » et des rapports de force permanents, a sacrifié la performance sportive sur l'autel de la politique politicienne. « Le Cameroun ne joue pas la Coupe du monde aujourd'hui parce que tu [Samuel Eto'o] as décidé de sacrifier tout un pays », a-t-il déclaré dans une « Lettre ouverte » au président de la Fécafoot.
Crise nationale
Dans l’espace public, la publication d’Eto’o agit ainsi comme un révélateur plutôt que comme un simple message. Elle cristallise des lectures déjà antagonistes et transforme la non-qualification du Cameroun en un conflit de récits durable. Entre responsabilité institutionnelle, défaillance sportive et crise de leadership, aucun diagnostic objectif n’a encore été fait.
Les Camerounais ne cherchent plus seulement à savoir comment la nation cinq fois championne d’Afrique a raté sa qualification pour le Mondial 2026. Ils se demandent comment une sélection jadis si respectée a pu se réduire à un champ de bataille, où dirigeants et joueurs s'affrontent par posts interposés, pendant que le reste du monde célèbre la fête du football sans eux.
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À propos de l'auteur
Arthur WANDJI
Rédacteur sportif
Correspondant SNA au Cameroun et Gabon. Spécialiste des Lions Indomptables.
