
Un contexte improbable
L'aventure camerounaise à la Coupe du monde 1990 commence dans le paradoxe. Quelques mois plus tôt, en mars, les Lions avaient perdu leur titre continental lors de la CAN en Algérie, éliminés dès la phase de poules après deux défaites. L'équipe semblait fragile, mal en point, peu inspirante. Et pourtant…
À la tête du groupe, un personnage aussi atypique que le tournoi lui-même : le technicien russe Valeri Nepomniachi, qui ne parle que quelques mots d'anglais et pas un mot de français. Une communication pour le moins compliquée avec un vestiaire francophone. Mais l'essentiel, visiblement, passe autrement. En effet le football est un langage universel.
Et puis il y a la saga Roger Milla. La présidence de la République camerounaise ouvre le débat sur sa sélection dès le 23 mars 1990. Le verdict tombe deux mois plus tard : sur instruction de la présidence, Milla est rappelé en vue du Mondial. À 38 ans, retraité depuis plus d'un an, l'attaquant revient dans le groupe non sans provoquer quelques remous. « Ce dont j'avais un peu peur, c'était l'accueil que pouvaient me réserver les joueurs de la sélection », confiera-t-il. À juste titre : certains coéquipiers craignent pour leur place, et l'ambiance n'est pas d'emblée au beau fixe.
Une autre tempête éclate la veille du match d'ouverture. Joseph-Antoine Bell accorde une interview à un média français dans laquelle il tacle sévèrement les dirigeants. Qualifiée de « trahison », cette sortie lui vaut une radiation immédiate. Mais ses coéquipiers font bloc : « Si Bell est viré, on part tous », rapporte François Omam-Biyik. Bell reste. Le Cameroun joue.
Le parcours : match par match
- Groupe B - L'exploit argentin (8 juin)
Cameroun 1 – 0 Argentine
Le Cameroun a propulsé le football africain sur un nouveau territoire en l'espace de 90 minutes à San Siro. À la 62e minute, André Kana-Biyik est expulsé pour une grosse faute. À dix contre onze, les Camerounais vont tenir… et frapper. Sur un coup franc excentré, le ballon monte dans les airs. François Omam-Biyik s'élève dans un bond d'extraterrestre, Sensini se fait manger, et la bévue du gardien argentin Nery Pumpido fait le reste. Cameroun 1, Argentine 0. Le monde se frotte les yeux.
- Groupe B - Le réveil de Milla (13 juin)
Cameroun 2 – 1 Roumanie
Nepomniachi fait entrer Milla en jeu à la 58e minute, alors que le score est à 0-0. L'attaquant répond en marquant deux fois, laissant exploser sa joie dans un déhanché au poteau de corner. La célébration iconique est née. Elle fera le tour du monde.
- Groupe B - Le faux pas soviétique (19 juin)
Cameroun 0 – 4 URSS
Une lourde défaite, sans conséquence. Le Cameroun termine premier du groupe B avec 4 points et se qualifie pour les huitièmes de finale.
- Huitièmes de finale - Le vol de Milla (23 juin)
Cameroun 2 – 1 Colombie (a.p.)
Le moment Roger Milla dans toute sa splendeur. Le Cameroun domine la Colombie 2 buts à 1 à Naples. Sur le deuxième but, Milla subtilise le ballon à René Higuita, sorti bien loin de ses buts, et marque dans le but vide. Une action qui résume à elle seule l'audace des Lions Indomptables. Le Cameroun devient ainsi la première équipe africaine à se qualifier pour les quarts de finale d'une Coupe du monde.
- Quart de finale - L'adieu héroïque (1er juillet)
Cameroun 2 – 3 Angleterre (a.p.)
Au Stade San Paolo de Naples, c'est l'Angleterre de Gary Lineker, Chris Waddle et Paul Gascoigne qui se dresse devant les Lions. Le scénario est cruel et magnifique à la fois. Milla entre à la 46e minute et change tout. À la 61e, son appel déclenche une faute de Gascoigne dans la surface. Kunde transforme le penalty : 1-1. Cinq minutes plus tard, Milla offre une merveille de passe en profondeur à Ekeke, qui donne l'avantage aux Camerounais. 2-1 pour le Cameroun. La demi-finale est en vue. Mais deux penalties anglais en fin de prolongation brisent le rêve. Le parcours camerounais s'arrête, 3-2.
Les hommes de cette épopée
Roger Milla est évidemment le visage de cette aventure. À 38 ans, auteur de 4 buts - deux contre la Roumanie, deux contre la Colombie - il est le joueur le plus âgé de la compétition et l'Africain le plus en vue. Sa danse autour du poteau de corner devient l'une des images les plus iconiques de l'histoire du football. Il sera sacré Ballon d'Or africain 1990.
François Omam-Biyik, capitaine de l'équipe, est l'auteur du but qui renverse l'Argentine. Ailier puissant et explosif, il porte le collectif camerounais tout au long du tournoi, formant un tandem efficace avec Milla malgré les tensions initiales de la préparation.
Thomas N'Kono dans les buts est une référence à lui seul. Ses performances entre les poteaux sont si impressionnantes qu'elles inspirent un jeune Italien de Toscane à troquer son poste de milieu de terrain contre celui de gardien de but. Ce jeune homme s'appelle Gianluigi Buffon.
André Kana-Biyik, frère de François Omam-Biyik, incarne la rugosité défensive de cette équipe. Expulsé dès le match contre l'Argentine, il résume néanmoins l'esprit combatif des Lions.
Un héritage continental
Au retour au Cameroun, l'avion des joueurs dut s'arrêter et faire demi-tour pour atterrir sur la piste de Douala après qu'une vague de sympathisants eut envahi la zone interdite. La parade de la victoire qui suivit dura deux jours entiers.
Au-delà de la fête, l'impact dépasse largement les frontières camerounaises. Cette équipe démontre que le football africain peut rivaliser au plus haut niveau mondial, bien avant que le Sénégal, le Ghana ou le Maroc ne s'inscrivent dans cette lignée. Ils ont ouvert une porte. Et derrière cette porte, tout un continent attendait de passer.
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À propos de l'auteur
Oumar WANE
Rédacteur sportif
Passionné de sport depuis toujours, partage avec vous les dernières actualités et analyses du monde sportif.
