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«Le rallye manque au Sénégal et à l'Afrique»

Lac Rose, lieu d'arrivée du Rallye Dakar de 1979 à 2007

Babacar Khalifa Ndiaye, le Dakar a démarré ce week-end. D’abord, que pensez-vous de sa délocalisation en Amérique Latine puis en Arabie Saoudite ?

Il faut reconnaître que c’est une grosse perte pour l’Afrique d’une manière générale. Parce que le rallye, c’est toujours le premier événement sportif de l’année. Et ça donnait une certaine visibilité à l’Afrique et aux pays traversés. Maintenant que c’est parti depuis 2009 en Argentine et au Chili, ensuite depuis l’année dernière en Arabie Saoudite, c’est un vide qui s’est créé. Moi, j’ai eu la chance de couvrir la première édition en Argentine et au Chili. Ce sont des pays qui ont une grande tradition de sports mécaniques. Et ils étaient très enthousiastes à l’idée de recevoir le Dakar. Malheureusement, en Afrique, ce n’est plus possible. Le contexte socio-politique, sécuritaire surtout, ne s’y prête pas, en effet. Et, à mon avis, c’est une grosse perte pour l’Afrique.

Vous qui avez couvert cet événement pendant plus d’une décennie, quels souvenirs en gardez-vous ?

J’ai couvert le Dakar douze fois, de 1997 à 2009. Ça devait être 13 mais celle de 2008 a été finalement annulée pour cause de menaces terroristes. Ce que j’en garde, c’est rien que de très bons souvenirs. Parce qu’au-delà de la compétition, c’est une véritable expérience humaine. De vivre comme ça pendant trois semaines en plein désert loin de toute civilisation. Avec le minimum qu’il faut en termes d’habitat, de déplacement et autres, c’est vraiment une expérience unique. Ça change des Coupes du monde ou des CAN où on est logé à l’hôtel etc.

Au-delà, il y a des amitiés qui se tissent. J’ai effectivement des relations avec certains confrères italiens, brésiliens. On se parle, on s’écrit même des mails tous les mois pratiquement. Donc, ça m’a ouvert un horizon. Et ça permet, comme je le dis souvent, en plein désert, de comprendre que l’homme n’est rien du tout par rapport à la nature. Parce qu’en plein désert la nuit ou le jour, une immensité, juste le sable et le ciel au-dessus de la tête, ça permet de ramener les gens sur terre et de comprendre que personne n’est aussi important qu’il pourrait le penser.

Vous avez parlé de grosse perte un peu plus haut. Que représentait donc le Dakar pour l’Afrique d’une manière générale et pour le Sénégal en particulier ?

Je pense que le rallye, c'était une source de revenus pour pas mal de populations africaines. Il suffit de voir l’année où il y a eu le transfert de la caravane de Niamey à Saba, en Libye parce qu’il y avait une menace terroriste. Il fallait voir la réaction des gens des zones qui étaient inscrites au programme de ce rallye. Ils avaient en effet investi un peu d’argent pour gagner beaucoup plus. C’était la source, je dis en majuscules LA, de revenus principale de ces populations dans l’année. Pour le Sénégal aussi c’était pareil. Parce que certains pays maghrébins payaient pour que le rallye passe chez eux. En Amérique Latine aussi.

Le Chili et l’Argentine payaient pour que le rallye vienne chez eux. Le Brésil était même prêt à casquer fort pour que le rallye passe sur son territoire. Ne serait-ce qu’une étape parce que c’est aussi un pays de sport mécanique. Pourtant, le Sénégal était, à la limite, payé pour que le rallye vienne ici. Donc, c’est une grosse perte. Je sais que le rallye manque au Sénégal, à l'Afrique. Et ça a des conséquences réelles sur le pouvoir d'achat des Sénégalais.

En parlant du Sénégal qui était la ligne d’arrivée du rallye, concrètement, comment peut-on illustrer cette perte à laquelle vous faites allusion ?

Il suffit d’aller voir au Lac Rose (point d'arrivée du rallye au Sénégal, ndlr). À l’arrivée du rallye, les gens se faisaient, en un week-end, les chiffres d’affaires de peut-être six mois. Maintenant, faites un tour au Lac Rose, les hôtels sont presque morts. Parce qu’avant, ils avaient une source de revenus qui était le Dakar et la caravane du Dakar. Donc, c’est vraiment une perte pour l’Afrique quoi qu’on puisse en dire. Il y a certes eu des critiques, mais moi qui ai vécu ça de l’intérieur, je sais que c’était une belle opportunité. En tout cas, pour les zones traversées. Parce que même l’artisan le «plus nul» arrivait à se faire un peu de fric en faisant de faux tee-shirts du rallye. En bricolant des articles insignifiants pour nous autres Africains. Mais dont raffolent les non-Africains qui se jetaient dessus à prix forts.

C’est pareil pour les taximen. Je donne souvent l’exemple de ce taximan saint-louisien qui, une fois, a pris un confrère italien. Ce dernier devait aller de l’aéroport de Bango à la Langue de Barbarie (zones situées à Saint-Louis dans le nord du Sénégal, ndlr), il lui a facturé la course à 10 mille francs CFA. Le gars m’a demandé si ça valait le coup, j’ai dit oui. Parce qu’en même temps, le taximan m’a dit en Wolof (langue locale):«ce n’est pas ton problème, c’est entre lui et moi, ne t’en mêle pas». Et comme ça permettait à un compatriote de gagner un peu d’argent, j’ai dit il n’y a pas de souci. Donc, 10 mille francs pour une course qui traditionnellement vaut 500 francs, je pense que c’est une bonne affaire et on peut multiplier les exemples à l’envi.

Sur le plan politique, le Dakar avait-il réellement un impact dans les relations entre la France et les pays traversés par le rallye ?

Oui, certainement. Ce n'est pas pour rien qu'il y avait quelqu'un, Roger Calmanavic pour ne pas le nommer, qui s'occupait carrément des relations avec les États africains traversés par le rallye. Donc, au plan diplomatique, c'était des relations assez fortes. Et on a vu que, malgré la situation politique internationale, le rallye a eu plusieurs fois à traverser la Libye. Ce qui veut dire que le sport, de manière générale, et ici le rallye, a plus ou moins permis à normaliser les relations entre pays. Donc, c'était une occasion pour certains pays et la France de magnifier leurs relations.

Ce n'est pas pour rien aussi que très souvent, il y a des Chefs d'État qui venaient sur le rallye. Le jour de repos par exemple à Agadez, au Niger. Ou bien même en Amérique Latine. On a ainsi vu des Chefs d'État se déplacer les jours de repos sur le bivouac. Pour se rendre compte de ce qui s'y passait. Ce n'était donc pas que des fous du désert qui s'en donnaient à cœur joie. Mais c'était aussi une occasion, pour certains pays, de se montrer. De dire aussi qu'ils existent sur le plan international.

Pensez-vous qu’un retour sur le continent est possible dans le futur ?

Un retour sur le continent, je n'y crois pas trop. Parce que la situation sécuritaire qui avait poussé le rallye à se délocaliser est toujours présente. Si elle ne s'est pas détériorée d’ailleurs. On voit que la menace terroriste est toujours là. Les groupes armés réels ou fictifs sont toujours là et sont les maîtres du désert. Donc, à mon avis, ça ne va plus se faire parce que les enjeux sont énormes. Le désert, vous savez, c'est un immense espace qui n'est pas contrôlé. Qui n'est même pas contrôlable et tout peut s'y passer. Donc, que le Dakar revienne en Afrique, ce n'est pas dans l'ordre du possible dans les années à venir. Parce que les conditions sont toujours très compliquées.

Réalisé par Wahany Johnson SAMBOU

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