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Sport, mystique et sorcellerie (3/4) : le catch congolais, du fétichisme à ciel ouvert

Un catcheur tenant un boa vivant

Du spectacle avant l’affrontement. Avec les chants de leurs fanatiques accompagnés de bruits assourdissants de la fanfare, aucun cortège de catcheurs congolais ne passe inaperçu. Perchés sur les toits de véhicules, vêtus de raphia, de peaux d’animaux (léopard par exemple), animaux vivants (comme les serpents) autour du cou. Ou sceptres en main, dans les rues et avenues de grandes villes comme Pointe-Noire et Brazzaville, les stars du catch défilent avec entrain.

Dans une procession qui en effet fait penser à des marabouts ou des prêtres traditionnels africains, ils se dirigent vers les rings. Escortés par des fans ou des curieux, ils paradent à travers les artères de la ville. Ils n’existent pas de rings officiels, seulement de fortune, érigés dans des cours d’école, des aires de jeu de stades et des terrains de quartiers.

Sur le ring, tous ces objets doiventcependant faire leurs preuves. En à croire, les acteurs, c’est la puissance surnaturelle qui permet de faire la différence lors des combats. Et non la force physique comme à la célèbre WWE américaine. Et c’est ce qui fait la particularité de ce qu’on appelle de part et d’autre du fleuve du Congo «catch au style africain» ou simplement « catch africain ».

« Il faut avoir accès au monde astral »

Maître Aboubacar et ses fanatiques en partance pour le ring

C’est un univers de mystique, de magie noire et de sorcellerie. L’irrationnel peut côtoyer la réalité. Lors d’un combat, un catcheur éventre notamment son adversaire et mange ses viscères. Un autre s’enfonce le couteau sur la tête sans trépasser ! Simples tours de prestidigitation ? La mise en scène fait en tout cas son effet.

«Ce sont des choses que vous ne pouvez pas comprendre. Surtout si vous ne vous servez que de vos cinq sens et de votre cerveau. Il faut avoir accès au monde astral, spirituel. Ça nécessite une certaine initiation», révèle Stevy Roland Sikassissa, dit Maître Aboubacar, vainqueur du championnat départemental récemment organisé à Pointe-Noire, capitale économique du Congo-Brazzaville, par la Ligue départementale du catch.

« Grâce au Kouembali (NDLR : esprit des ancêtres et de la nature dans la mythologie téké, ethnie du Congo, du Gabon et de la RDC), j’ai pu remporter mes trois combats. J’ai hypnotisé certains. D’autres, je les ai paralysés et enfin de compte j’ai remporté le championnat», se félicite Me Aboubacar qui n’a jamais perdu un seul combat depuis qu’il pratique le catch depuis 2005. Il promet ainsi de remporter le championnat national à venir.

Les Congolais et le catch, c’est une longue histoire. Difficile de définir les débuts exacts de ce qu’on appelle «catch africain». C’est au début des années 1980 que le public découvre à travers la télévision du Zaïre, actuelle RDC, un nouveau sport. Un personnage va donc s’illustrer : Edingwé. Il infligeait des K.O aux adversaires sans les toucher, rien qu’en frappant du pied au sol. Il faisait de ses adversaires des marionnettes qu’il manipulait à volonté.

Et tout au long de l’histoire, Edingwé fera en effet des émules… Et même chez des adversaires comme Delima de Brazzaville qui, en 1985, vainquit son modèle Edingwé à Brazzaville.

Si l’administration manifeste peu ou pas d’intérêt à ce sport en raison de son « caractère irrationnel », selon une source du ministère des Sports, les tournois sont organisés par les catcheurs eux-mêmes. Les spectacles sont pour la plupart gratuits. Les catcheurs ne tirent leur épingle du jeu qu’en remportant des prix mis en jeu par quelques rares mécènes. « J’ai deux parcelles de terrain grâce au catch. Je me souviens d’avoir remporté un prix de 2 millions de francs CFA lors d’un pari », témoigne Me Aboubacar.

Le catch congolais, un spectacle captivant mais qui a une mauvaise presse. «J’interdis à mes enfants d’aller voir les spectacles de catch moins encore de fréquenter ces gens-là. Ils peuvent voler l’esprit de quelqu’un pour renforcer leurs puissances magiques», raconte une femme membre d’une église évangélique qui a toutefois préféré garder l’anonymat de peur «de subir des représailles mystiques .

« Magiciens, mais pas malfaiteurs »

Maître Aboubacar en raphia

De tout temps, le catch a été un sport mystérieux dans une partie de l’Afrique centrale. La magie, l’illusion l’emportent toujours sur le physique et l’esprit purement sportif. «Dans les années 1980, j’étais chargé de couvrir un combat de Delima. C’était pour la première fois. J’ai vu comment on a tranché la tête de quelqu’un. Sa tête s’est retrouvée d’un côté et le reste du corps de l’autre. Je me suis dit que la personne devrait mourir. Mais non. Et comment expliquer cela au public ? Tout dans ce catch africain est surréaliste. Si bien que tu as du mal à commenter ou analyser ces combats», se souvient Georges Boueya, journaliste sportif à la retraite et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du sport au Congo.

«La pratique du fétiche, c’est dans tous les sports. Si dans d’autres disciplines, on dit ne pas recourir aux fétiches, c’est de la véritable hypocrisie. Nous au moins, nous assumons », déclare Christel Malekala, dit Maître Supermalé, par ailleurs vice-champion départemental.

«Nous sommes certes sorciers ou magiciens, mais nous ne sommes pas des malfaiteurs. Le fétiche, c’est pour agrémenter nos spectacles. Notre code éthique et déontologique comporte dix points qui disent carrément la même chose que les dix commandements de la Bible», explique ainsi Guy Fulbert Abigna, alias Me Bogoto, formateur de Me Aboubacar, aujourd’hui à la retraite.

John NDINGA

 

Trois questions à... Georges Boueya, journaliste sportif

« On a l’impression que ça tient plus du spectacle de magie que du sport»

Un soricer et son guerrier

Comment pouvez-vous décrire, l’univers du catch au Congo ?

Un monde bien difficile à comprendre en effet. Un univers où  il n’y a presque rien de logique. C’est sans doute la raison pour laquelle beaucoup de nos journalistes n’aiment pas couvrir les événements du catch.

Est-ce qu’on peut véritablement parler de sport ? Cela ne serait pas plutôt un spectacle de magie ?

Il ne nous appartient pas en tant que journalistes d’émettre des jugements de valeur. Mais s’il faut que je m’attarde sur ce que je vois, force est d’admettre que le sport renvoie à des règles cohérentes facilement vérifiées et vérifiables. Pour le cas du catch comme il est pratiqué ici, ce n’est pas le cas. On a l’impression que ça tient plus du spectacle de magie que du sport.

Il y a une certaine crainte ou peur chez le public. Est-elle justifiée ?

Bien entendu, il y a de quoi. Dans nos sociétés bantoues et même africaines, le sorcier est cependant l’alter ego de ce que les chrétiens appellent Satan ou Lucifer, donc le mal absolu. Sans pour autant légitimer cette crainte du public, on peut la comprendre. Quelqu’un qui a des pouvoirs surnaturels, capable de faire de vous sa marionnette, comment ne pas avoir peur de lui ?

Propos recueillis par John NDINGA

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