RDC : banni 20 ans par la FIFA pour abus sur mineurs, un coach entraîne encore
En octobre 2023, la Commission d’éthique de la FIFA avait prononcé une interdiction de « toute activité relative au football » envers Jonathan Bukabakwa, un entraîneur de jeunes en République Démocratique du Congo, pour « violences sexuelles sur une personne mineure ». Pourtant, ce dernier continue d’exercer avec des adolescents au FC Esperanto à Kinshasa.
Romain MOLINA · Profil de l’auteur ·
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Voix synthétique française · 5 min 30

« Messi ? Il entraîne toujours, vous pouvez le rencontrer facilement avec son équipe, il ne se cache pas. » Jonathan Bukabakwa, connu par le surnom Messi à Kinshasa, avait fait l’actualité en octobre 2023 lorsque la Commission d’éthique de la FIFA l’avait jugé coupable de « violences sexuelles sur une personne mineure » et l’avait interdit d’exercer « toute activité relative au football » pendant vingt ans.
Cette sanction, accompagnée d’une amende financière de 100 000 francs suisses, faisait suite à une enquête de Sport News Africa révélant l’existence d’un réseau pédocriminel sévissant au sein du football congolais depuis plus de deux décennies. Tollé national, continental puis mondial, l’investigation pointait plusieurs entraîneurs et dirigeants qui furent prestement suspendus provisoirement par la fédération congolaise (FECOFA) avant de retrouver tranquillement leur poste, sans aucune suite.
Cela n’avait d’ailleurs pas empêché certains de récidiver comme Donga Epapa Cédric, dit Moyindo, qui fut suspendu puis écarté de la JMK (Jeunesse Montante de Kinshasa) au printemps après avoir demandé à un jeune une photo de son sexe. Aucune sanction n’a été prononcée par la FIFA ou la FECOFA à son encontre.
Un système aidant les coachs condamnés pour attouchement sur mineurs
Seul coach à avoir subi le courroux de la FIFA, Messi était probablement le plus « petit poisson » du réseau. Déjà incarcéré à la prison de Makala pour attouchement sur mineurs, ses antécédents étaient connus de tous au sein de l’Entente Urbaine de Football de Kinshasa-Malebo ou à Lemba, la commune où il agissait avec plusieurs autres prédateurs dont le défunt Fiston Musa Sabana, dit Baggio, tabassé à mort par différents individus directement concernés par ses crimes commis envers des enfants.
Sorti du pénitencier, Messi a retrouvé sa liberté et le football sans aucun souci. « C’est un système », explique une personne travaillant avec les jeunes au sein de la commune de Lemba, au sud de Kinshasa. « Lorsque l’un d’entre eux se fait avoir par la police, on se débrouille pour le faire revenir ensuite dans le milieu du football. » Alain Kandudi, qui faisait partie des six coachs initialement suspendus par la FECOFA suite au premier article, en était le parfait exemple à l’instar de Messi.
Ce dernier a ainsi rejoint le club d’Esperanto où il entraîne une équipe de jeunes sur le terrain de l’école Massamba, dans la commune de Limete, voisine de Lemba, comme en attestent plusieurs vidéos recueillies par Sport News Africa.
https://x.com/i/status/2070177851924447678
Faillite du système de protection vanté par la FIFA
Dénoncé par plusieurs personnes, Messi a vu la police venir sur le terrain pour lui dire de faire très attention et qu’il « ne devrait pas être là ». Sans succès puisque l’intéressé a purgé sa peine de prison, il continue à entraîner les jeunes sans aucun problème malgré la sanction prononcée par la FIFA.
N’assurant aucun suivi, accusée par plusieurs personnes ayant témoigné auprès de sa Commission d’éthique d’avoir « bâclé l’enquête », l’instance du football mondial communique toujours sur son système pour « protéger » les jeunes et son « intolérance » vis-à-vis des attouchements ou harcèlement. Des slogans de communication : en réalité, la FIFA a complètement failli les victimes d’abus sexuel, du Gabon à Haïti en passant par la Barbade ou la République Démocratique du Congo.
La présence de Jonathan Bukabakwa au sein du football congolais de jeunes illustre également l’inaction des différents dirigeants ayant siégé successivement au sein de l’interminable Comité de normalisation mis en place pour préparer la venue de Véron Mosengo-Omba, l’ami de Gianni Infantino alors secrétaire général de la Confédération africaine de football.
Désireux de bâtir un football neuf, le nouveau président de la FECOFA n’a pour le moment pas adressé le problème de pédocriminalité même s’il a promis des actes concrets en off. Une nécessité vu l’ampleur du fléau comme l’ont rappelé publiquement les anciens internationaux Papy Kimoto et Youssouf Mulumbu dont les témoignages n’ont débouché sur aucun retour de la FIFA.
« La FIFA ne m’a jamais rien dit »
Contacté sur son numéro de téléphone, Messi a d’abord fait croire à Sport News Africa qu’il n’était pas le propriétaire de la ligne mais qu’il s’agissait d’une de ses connaissances. Jurant l’innocence du coach, il suppliait de le laisser tranquille.
Confirmant qu’il s’agissait en réalité bien de Messi, Sport News Africa a réussi à obtenir les confessions de l’intéressé grâce à plusieurs personnes lui ayant parlé directement à Kinshasa. « La FIFA ne m’a jamais rien dit », assure le banni. « Je ne suis au courant de rien. Ils ne m’ont jamais interrogé ni envoyé quoi que ce soit. »
Si l’ancien prisonnier condamné par la justice congolaise clame son innocence, assurant avoir une déclaration d’une famille l’ayant injustement accusé, une chose reste certaine : il n’a jamais payé la moindre amende à la FIFA – il n’en avait de toute façon pas les moyens – comme la majorité des autres dirigeants suspendus pour les mêmes faits.
Plus grave encore : en accusant la FIFA de ne lui avoir jamais notifié sa condamnation, tout le processus juridique de la Commission d’éthique pourrait être remis en cause. Cela n’est pas forcément une surprise puisque le personnel du département légal a été réduit de plus de moitié depuis sa délocalisation à Miami.
Exsangue, sans réels moyens humains et soumise à une politisation grandissante, la Commission d’éthique officiellement « indépendante » de la FIFA illustre la manière dont l’instance mondiale travaille : par de grands effets d’annonce dans les médias plus que par un véritable suivi sur le terrain.
NB : contactés, la FIFA et le club d’Esperanto n’ont pas répondu à nos sollicitations.
