
Le communiqué tient en trois paragraphes et il est tombé sans tambour ce jeudi 20 août : « AC Monza annonce que Pedro Obiang est le nouveau directeur sportif du club. » Derrière la formule administrative, il y a la fin d’une carrière de seize ans et surtout un fait que le football italien n’avait encore jamais enregistré : un africain qui s’assoit dans le fauteuil de directeur sportif d’un club de Serie A.
Le club lombard précise l’essentiel : la saison 2025-26, celle qui a ramené les Biancorossi dans l’élite avec 36 apparitions et 2 buts d’Obiang, était la dernière du milieu de terrain sur une pelouse. À 34 ans, l’Équato-Guinéen passe du gazon au bureau. Monza parle d’un « nouveau défi fascinant » et promet d’y retrouver le même charisme et la même rigueur qu’il affichait balle au pied. Le vocabulaire est celui des communiqués. La décision, elle, ne l’est pas.
Alcalá de Henares, Gênes, Londres, Sassuolo, Monza

Pedro Mba Obiang Avomo naît le 27 mars 1992 à Alcalá de Henares, dans la banlieue de Madrid, de parents équato-guinéens. Formé à l’Atlético, il quitte l’Espagne à seize ans pour la Sampdoria. Un déracinement précoce qui explique beaucoup de ce qu’il est devenu. Il y gagne la Serie B en 2012, s’installe en Serie A, puis rejoint West Ham à l’été 2015 pour environ 6 millions d’euros. Quatre saisons à Londres, 116 matches, trois buts, dont une frappe de trente mètres contre Tottenham à Wembley élue but de la saison du club en 2017-18. Retour en Italie en 2019 à Sassuolo pour 7,5 millions, six ans dans le Sassuolo des années fastes puis des années grises, un titre de Serie B en 2025. Et enfin Monza, libre, à l’été 2025.
Le parcours international est plus révélateur encore. Obiang a porté les couleurs de l’Espagne en U17, U19 et U21. Il choisit pourtant la Guinée équatoriale en 2018, honorant sa première sélection le 17 novembre face au Sénégal. Une vingtaine de capes depuis, la CAN 2025 au Maroc en décembre dernier dans le groupe de l’Algérie et du Burkina Faso. C’est un choix que beaucoup de binationaux, dans sa position, n’auraient pas fait à 26 ans, en pleine Premier League.
La liste tient sur une main
Maintenant, essayez l’exercice. Citez les anciens joueurs africains qui occupent aujourd’hui un poste de décision sportive dans un grand club européen. Pas un poste d’ambassadeur, pas un poste d’entraîneur des jeunes : un poste où l’on choisit qui vient et qui part.
Un nom revient toujours : Michael Emenalo. Directeur technique de Chelsea de 2011 à 2017, puis directeur sportif de l’AS Monaco, aujourd’hui patron du football à la Saudi Pro League. Le Nigérian a été, pendant près d’une décennie, le seul dirigeant noir installé durablement à ce niveau en Premier League, avec pour unique autre exception Les Ferdinand, nommé à QPR en février 2015 et dont l’équipe est descendue trois mois plus tard. Emenalo racontait lui-même au Guardian, en 2020, avoir dû composer avec un présupposé tenace : celui selon lequel un dirigeant blanc ferait forcément mieux le travail. On lui a demandé, disait-il en substance, d’être jugé sur sa compétence et non sur sa peau.
Le deuxième nom qu’on cite d’ordinaire est celui de Claude Makélélé, nommé directeur technique de Monaco en janvier 2016. Sauf que Makélélé, né à Kinshasa mais international français, illustre justement la nuance : les rares dirigeants noirs du football européen sont presque toujours passés par une sélection européenne. Obiang, lui, avait la même option, puisque l’Espagne l’avait appelé jusqu’en U21, et il a choisi Malabo. C’est un détail qui compte dans l’histoire qu’on est en train d’écrire.
Ensuite, la liste s’arrête. Les travaux universitaires sur l’après-carrière des joueurs africains en Europe aboutissent au même constat désolant : quelques trajectoires isolées, Mário Wilson champion du Portugal avec Benfica en 1976, Ndubuisi Egbo titré en Albanie en 2020, Mbaye Leye sur le banc du Standard de Liège. Et derrière, rien. Des milliers de joueurs africains ont fait carrière dans les championnats européens depuis quarante ans. Presque aucun n’y est resté du côté des décideurs.
Ce que disent les chiffres, quand on les collecte
L’Angleterre est le seul pays à s’être imposé de compter. Le Football Leadership Diversity Code, lancé en octobre 2020 par la FA avec la Premier League et l’EFL, fixait un objectif : 15 % des nouveaux recrutements aux postes de direction devaient concerner des candidats noirs, asiatiques ou métis. Résultat pour la saison 2021-22 : 10,3 % dans les clubs, en recul par rapport aux 17,8 % de l’année précédente. Le rapport de la troisième année a livré, pour la première fois, la photographie de l’existant et non plus seulement des embauches : chez les 53 clubs signataires, 7 % des dirigeants seniors étaient noirs, asiatiques ou métis. Sept pour cent, dans un championnat dont les terrains sont parmi les plus diversifiés du monde. Patrick Vieira avait alors reproché à la fédération anglaise un manque d’ambition dans ses propres objectifs. Il n’avait pas tort : même en visant bas, on n’y arrivait pas.
L’Italie, elle, ne compte rien. Aucun code, aucun objectif chiffré, aucune obligation de publier la composition de ses organigrammes. On avance donc à l’estime, faute de mieux, et l’estime est mauvaise : personne, en Serie A, n’est en mesure de dire aujourd’hui combien de dirigeants noirs travaillent dans les vingt clubs du championnat. Ce qu’on ne compte pas, on n’a jamais à le corriger.
Deux verrous, l’un visible, l’autre pas
Comment expliquer un tel désert ? La Commission fédérale suisse contre le racisme s’est penchée sur la question et avance deux pistes qui se complètent. La première tient à la concurrence brute : les clubs disposent d’un vivier local abondant et bien formé, et devant un choix à faible risque, ils prennent l’homme qu’ils connaissent. La seconde est plus déterminante encore : l’accès à la formation.
Car ces postes sont fermés à clé. En Italie, on ne devient pas directeur sportif parce qu’on a joué trois cents matches en Serie A ; on le devient parce qu’on a passé l’examen du Settore Tecnico de la FIGC à Coverciano. C’est un cursus, un coût, un calendrier, et il faut savoir qu’il existe assez tôt pour s’y préparer pendant qu’on joue encore. Obiang, lui, a validé le sien le 20 juillet 2026, aux côtés de Mattia Destro, Tomás Rincón ou Daniele Padelli. Il l’a fait pendant sa dernière saison de joueur, ce qui suppose qu’il y pensait bien avant que Monza ne lui propose quoi que ce soit.
Le second verrou est invisible et probablement plus solide : ces postes ne se pourvoient pas sur candidature. Ils se pourvoient par cooptation, dans un cercle de présidents, d’agents et d’intermédiaires où l’on entre par filiation professionnelle. Un ancien joueur africain arrivé à seize ans dans un centre de formation européen dispose rarement de ce carnet d’adresses. Et quand il l’a, on lui propose d’être « ambassadeur du club », c’est-à-dire de serrer des mains sans signer de contrats.
Pendant ce temps, en Afrique
Le contraste est saisissant. À la CAN 2025 au Maroc, 15 des 24 sélections engagées étaient dirigées par des entraîneurs africains. En quarts de finale, six bancs sur huit, seuls le Belge Tom Saintfiet avec le Mali et le Suisse Vladimir Petković avec l’Algérie faisant exception. Le titre continental est revenu à un technicien du continent. Autrement dit : l’Afrique fait confiance aux siens sur son propre territoire, et l’Europe ne les recrute pas.
Samuel Eto’o l’a formulé sans ménagement : les entraîneurs noirs, dit-il, sont regardés comme des entraîneurs de seconde classe. Aliou Cissé, vainqueur de la CAN 2021 avec le Sénégal, a raconté n’avoir jamais reçu de proposition sérieuse d’un club ou d’une sélection d’Europe. Ce sont des palmarès qui, chez d’autres, ouvriraient toutes les portes.
Le pari d’un club en pleine mue américaine
Reste à comprendre pourquoi c’est Monza, et pourquoi maintenant. Le club n’est plus celui de Silvio Berlusconi ni celui d’Adriano Galliani. Depuis l’été 2025, le fonds américain Beckett Layne Ventures, fondé par Brandon Berger et Lauren Crampsie, deux profils passés par la restructuration commerciale de Chelsea, en détient le capital ; Crampsie est présidente depuis septembre. La gestion quotidienne demeure italienne, confiée à l’administrateur délégué Mauro Baldissoni et au directeur de l’aire technique Francesco Vallone, autour d’un projet baptisé « Monza Drive », clin d’œil au circuit de Formule 1. Baldissoni en résume la doctrine d’une phrase : « C’est le club, l’unique chose qui compte. » L’objectif affiché : former des talents maison, joueurs mais aussi entraîneurs et dirigeants.
Il faut donc lire la nomination d’Obiang pour ce qu’elle est : non pas un geste militant, mais l’application d’une méthode. Quand Nicolás Burdisso démissionne quelques jours après la montée pour rentrer en Argentine, la direction ne va pas chercher un nom sur le marché. Elle regarde son propre vestiaire. Et ce vestiaire avait déjà tranché : Andrea Petagna racontait au Cittadino di Monza e Brianza, juste après la promotion, que c’est Obiang qui avait pris la parole le premier dans le groupe WhatsApp de l’équipe après la défaite de Mantoue. Monza a enchaîné derrière, décroché les play-offs, et la Serie A. Le milieu avait encore un an de contrat comme joueur. Il l’a déchiré.
Dans son message d’adieu au terrain, l’intéressé a livré sa propre grille de lecture : « Le football m’a façonné, sur le terrain comme en dehors. » Il y insiste sur les gens et les institutions qui l’ont aidé à comprendre ce sport sous plusieurs angles, et sur l’idée qu’une carrière ne se construit pas qu’en jouant.
Un mandat qui commence dans l’urgence
La sympathie, cela dit, ne remplit pas une feuille de match. Obiang hérite d’un dossier brûlant. Une remontée en Serie A trois ans après une descente à 18 points. Ivan Juric sur le banc, qui n’a pas attendu pour tancer publiquement sa direction, mi-août, sur ce qu’il reste à faire au mercato. Les bookmakers qui rangent déjà Monza parmi les favoris à la relégation. Le capitaine Matteo Pessina absent deux à trois mois après une opération du genou. Andrea Petagna parti à Pise. Il manque un gardien, il manque un défenseur central.
Les premières signatures portent sa marque et celle de Vallone : Varela, Mangas, Akinsanmiro, Kouadio, Foe Ondoa, les levées d’option sur Lucchesi et Cutrone. Une partie du public ne cache pas ses réserves : un directeur sportif sans la moindre expérience du poste pour une saison de maintien, c’est un risque, et personne à Monza ne prétend le contraire.
C’est précisément là que se jouera la portée réelle de cette « première ». On mesurera Obiang comme on mesure n’importe quel dirigeant : à la place au classement au mois de mai. Mais il faut être lucide sur l’asymétrie. S’il réussit, il ouvre une porte que le football italien avait laissée close pendant des décennies. S’il échoue, on ne dira pas seulement qu’un dirigeant débutant s’est trompé. On dira que le club avait improvisé, et la prochaine candidature attendra dix ans. C’est exactement ce que décrivait Emenalo : le droit à l’erreur n’est pas distribué également. Le football africain a besoin que ce pari-là réussisse.
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À propos de l'auteur
Achille ASH
Rédacteur sportif
Journaliste, amateur des belles affiches de football.
