
Tu es né à Dunkerque, avec des racines comoriennes très fortes — tes parents viennent de Méni, à Ngazidja. Comment tu décrirais ton enfance, ce double ancrage culturel ?
Djamili Aboudou : Tu es bien renseigné, c'est rare qu'on connaisse Méni ! C'est effectivement le village de mes parents. Pour l'enfance, j'ai commencé par le foot. On jouait dehors avec mon grand frère, avec les amis, j'ai fait six ans de foot à Dunkerque. Ce qu'il faut savoir sur Dunkerque, c'est qu'il y a une très grosse communauté comorienne. Dans le nord, c'est vraiment là que ça se concentre. Après le foot, j'ai fait du handball, et j'ai toujours aimé les sports de combat. Le judo m'attirait, la lutte aussi, mais il n'y avait pas de salle accessible. Alors avec des amis, on est partis essayer la boxe. Et depuis, je n'ai jamais arrêté.
Tu t'en souviens, de ce premier jour à la salle ?
Comme si c'était hier. C'était en juin 2010, le premier jour de la Coupe du Monde, Afrique du Sud contre Mexique, le premier match. Mes amis sont venus me chercher alors que je regardais le match. On arrive à la salle, il n'y avait quasiment personne, c'était la fin d'année. L'entraîneur nous a fait un cours à trois. Je me suis dépensé, j'ai adoré. Et j'y suis resté.
"Dès le début, on ne croyait pas vraiment en moi."
Tu deviens ensuite septuple champion de France élite chez les super-légers, dès 2016. À quel moment tu réalises que tu peux vraiment faire une grande carrière ?
Je pense que c'est au deuxième titre. Parce que dès le début, on ne croyait pas vraiment en moi. J'ai prouvé une première fois en 2016, puis confirmé en 2017, 2018, 2019, 2021, 2022. À partir de là, je me disais : pourquoi pas tenter à l'international ? Faire des rencontres pays contre pays, des tournois. Et ça s'est fait assez vite.
Avec l'aide d'un cadre technique de la région, c'est Metinichan, aujourd'hui DTN, on a parlé à la fédération. Ils m'ont contacté, convoqué. Ma première année en équipe de France, j'ai fait médaille de bronze aux Européens U22, puis médaille de bronze aux Européens seniors deux mois plus tard. Et j'y suis depuis 2017. Mais ça n'a pas été simple. J'ai dû toquer à la porte, redoubler les efforts, montrer que c'était possible. Toute ma vie, ça a été comme ça.

Tu as notamment manqué Tokyo 2021 à cause d'une blessure. C'est quoi cet épisode pour toi ?
Deux semaines avant les Jeux européens de 2019, rupture du tendon du bras gauche. J'ai été remplacé. Le temps de revenir, j'ai raté le tournoi de qualification pour Tokyo. Voilà comment ça s'est passé. C'est ça aussi, le sport de haut niveau, des hauts, des bas, des blessures, des défaites. Moi je n'ai pas abandonné. J'ai continué à m'entraîner. Et aujourd'hui, je suis médaillé de bronze aux Olympiques de Paris. Tout ce qu'on traverse, ça fait partie du chemin.
Comment tu arrives à Paris 2024 ? Il y a aussi un côté revanchard dans la tête ?
Oui, il y a le côté revanchard, clairement. Et il y a aussi le fait de prouver. Des gens me disaient que les qualifs allaient être difficiles, que faire une médaille serait compliqué. Moi c'est ça qui me motive, montrer aux personnes qu'ils ont tort. Et je l'ai fait.
Il y a eu une vraie transformation dans ta boxe avant ces Jeux. Qu'est-ce qui a changé ?
Après les Jeux européens, le staff a identifié quelque chose : je perdais souvent le premier round, je revenais au deuxième, et le troisième était serré. Il manquait de la puissance, de l'impact. J'étais trop dans la mobilité, pas assez dans l'efficacité physique. On a décidé de tout retravailler. Pendant un an, on a mis plus de physique, plus de force, changé ma façon de boxer, avancer, monter les mains, travailler au corps, remonter à la face.
Le déclic, c'est venu en Colombie, en stage en altitude. Il y a moins d'air, les rounds sont plus difficiles physiquement. Et là, du premier au dernier round, je rentrais dedans, je débitais, je tenais. Je me suis dit : en fait, c'est possible. C'est ça que tu vas faire maintenant. À Milan, pour les qualifications, j'ai appliqué ça. Et ça a payé.
Le combat clé des qualifications, c'est celui face au Canadien Alexis Barrère, sparring de Tyden Fleury. Comment tu l'as abordé ?
Je savais que c'était un boxeur pro. En amateur, on est sur le débit. En pro, c'est plus l'efficacité et la puissance. Je me suis dit : dès les premières secondes, je débite. Il avait un bon bras avant, ça m'a gêné. Je pensais gagner le premier round, on m'a dit que je le perdais. Donc j'ai dit : en avant, plus de coups, plus de débit. Et j'ai été chercher la victoire. Quand il a levé mon bras... j'ai dit « enfin ». Après tant d'années de sacrifices, j'allais être Olympien. C'était un vrai soulagement.
Aux Jeux, tu passes les quarts en battant l'Équatorien, avant de buter en demis face à l'Espagnol Ghadfa. Tu repenses à quoi, quand tu revois ce parcours ?
La première image qui me revient, c'est les quarts de finale, contre l'Équatorien. En boxe, quand tu passes les quarts, tu es médaillé. Quand il a levé mon bras, je me suis dit : je suis Olympien, et je vais monter sur le podium. C'était le moment. Et l'autre image, c'est la médaille au podium. Je repensais à toutes ces années de travail, à tout ce que j'avais arraché pour en arriver là.
"J'ai commencé la boxe aussi pour perdre du poids, pour me canaliser"
Les demi-finales se jouaient à Roland-Garros. C'est un lieu particulier...
C'est un lieu mythique. Yannick Noah, les grands tournois du tennis... Et moi j'y étais pour boxer. Ce qui me revient surtout, c'est le public, environ 15 000 personnes qui scandaient mon nom. Franchement, ça m'a boosté. Il y avait un moment dans le combat où je commençais à être fatigué, et ça s'est mis à crier mon nom. Ça m'a reboosté directement. Même à Villepinte, dès les premiers tours, l'ambiance était incroyable. Les supporters, c'est vraiment ce que je retiens le plus de ces Jeux.

Et quand tu repenses à tout ça, à toute ta carrière, c'est quoi la première image ?
L'enfance. Les débuts. Quand on me sous-estimait. Des gens qui me connaissaient depuis mes 4-5 ans m'ont écrit après les Jeux pour me dire qu'ils étaient fiers, mais qu'ils n'auraient jamais imaginé que je deviendrai boxeur, j'étais très réservé, je ne parlais presque pas. Ça m'a fait sourire. Je reviens de loin. J'ai commencé la boxe aussi pour perdre du poids, pour me canaliser. Et tout ce chemin-là, toutes ces années... c'est ça que je revois quand je monte sur le podium.
Tu es aussi le premier boxeur d'origine comorienne à décrocher une médaille olympique. Tu vis comment cette fierté-là ?
C'est une grande fierté. Le président de la Fédération comorienne de boxe m'a félicité en personne à Dubaï, lors d'un événement organisé par l'IBA pour les médaillés. Il suit mon parcours de près. Je pense que je suis l'un des seuls sportifs d'origine comorienne à avoir une médaille olympique, en boxe, en tout cas, je suis le premier. Représenter la France tout en montrant mes origines, c'est quelque chose qui me tient vraiment à cœur.
"Après les JO 2024, retrouver la famille, prendre du temps, c'était essentiel."
Tu n'as jamais représenté les Comores. C'est un choix, ou simplement la façon dont les choses se sont faites ?
C'est surtout la façon dont les choses se sont faites. Je suis né en France, c'est l'équipe de France qui m'a approché. Et la boxe n'était pas vraiment développée aux Comores à l'époque où j'ai commencé, peu de pratiquants, peu de moyens. Aujourd'hui, ça évolue. Je vois sur les réseaux qu'ils développent la boxe dans les écoles, qu'ils participent à des tournois internationaux. C'est bien. J'espère que ça continue à grandir.
Après les Jeux, tu as eu besoin de couper complètement ?
Oui, complètement. Ma fille avait 3 ans à l'époque. Sur ces trois années, entre les stages et les tournois à l'étranger, je ne l'avais vue que six ou sept mois en tout, deux semaines là, une semaine à la maison, dix jours repartis... Donc retrouver la famille, prendre du temps, partir en vacances, c'était essentiel. Je rentre avec quelque chose. Un peu comme un soldat qui part et revient avec une médaille. Ça m'a vraiment fait du bien.
À quoi ressemble ta préparation en ce moment ?
En ce moment, c'est du physique et de la reprise de sparrings. Depuis janvier-février, tout va bien. J'ai repris la musculation, la préparation physique, et depuis un mois, je fais des sparrings. Les sensations sont bonnes. Il y a encore quelques petites erreurs, mais ça revient progressivement. Pour les prochains mois, ce sera des stages, et j'espère reprendre les compétitions d'ici septembre.
Et à plus long terme ? Los Angeles 2028, c'est dans la tête ?
Mais je ne veux pas brûler les étapes. Je n'aime pas me projeter trop loin. D'abord, reprendre les petits tournois pour retrouver les sensations. Ensuite, viser les championnats d'Europe, les championnats du monde en 2027 ou 2028. Et après, les qualifications olympiques. Los Angeles 2028, j'y pense vraiment à fond. Mais étape par étape.
La question du passage en boxe professionnelle revient souvent après un grand cycle amateur. Tu y penses ?
Pourquoi pas, un jour. Mais pour l'instant, il n'y a rien de concret, pas de promoteur, pas de manager. Je reste centré sur la boxe amateur. Si un promoteur vient me voir à un moment, on verra. Pour l'instant, l'objectif, c'est Los Angeles.
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À propos de l'auteur
Hicham BENNIS
Rédacteur sportif
Passionné de sport depuis toujours, partage avec vous les dernières actualités et analyses du monde sportif.
