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CAN tous les 4 ans : quand le football africain sacrifie son ADN pour plaire à la FIFA

En marge du match d’ouverture de la CAN 2025, Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football (CAF) a acté la fin de la périodicité biennale de la Coupe d’Afrique des Nations qui va donc passer à quatre ans après l’édition 2028 (si elle a lieu). Une réforme impopulaire qui bouleverse l’essence même de la compétition phare du continent et qui rompt avec une tradition vieille de plusieurs décennies. Entre perte d’identité, paternalisme de la FIFA et enjeux économiques importants, la révolution de la Coupe d’Afrique des Nations est loin de faire l’unanimité.

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CAN tous les 4 ans : quand le football africain sacrifie son ADN pour plaire à la FIFA

Comment Infantino a fait plier Motsepe

L’idée d’une CAN tous les quatre ans n’est pas nouvelle et n’a pas commencé avec Gianni Infantino, arrivé à la tête de la FIFA seulement en 2016. Depuis le règne d’Issa Hayatou (1998-2017), la FIFA a toujours souhaité un alignement de la Coupe d’Afrique des Nations sur le calendrier européen, mais le charismatique dirigeant camerounais s’y est toujours opposé. Pour lui, il était hors de question de se soumettre à cette demande de l’instance dirigeante, car Hayatou considérait la CAN, au-delà du plan sportif, comme un instrument de souverainisme africain et de fierté de ses peuples.

Cependant, la position de la Confédération africaine de football s’est fragilisée progressivement face à l’insistance de la FIFA et de son président Gianni Infantino à partir de 2017 et l’arrivée du Malgache Ahmad Ahmad à la tête de la CAF. En 2020, soit à un an de la fin de mandat d’Ahmad, Infantino a jeté le pavé dans la mare lors d’un séminaire de la FIFA à Rabat, au Maroc devant les 54 dirigeants de fédérations africaines.

« Je propose d'organiser la Coupe d'Afrique des nations tous les quatre ans au lieu de deux ans. La CAN génère vingt fois moins que l'Euro (la Coupe d'Europe de football). Avoir une CAN tous les deux ans, est-ce bien sur le plan commercial ? Cela a-t-il permis de développer les infrastructures ? Pensez à l'organiser tous les quatre ans », a lancé le Suisse début février 2020. Depuis, la pression s’est accentuée avec l’arrivée du Sud-Africain Patrice Motsepe en 2021.

Et pourtant, ce dernier a aussi résisté à la soumission au début de son mandat. « C’est un domaine où les opinions divergent, mais je n’ai aucun doute où nous en sommes maintenant – cela doit être tous les deux ans », avait alors déclaré Motsepe le 18 mars 2021, comme rapporté par l’Agence Congolaise de Presse

Une position qui a surpris plus d’un à l’époque, d’autant plus que l’élection (par acclamation) de Patrice Motsepe à la tête de la Confédération africaine de football a été en grande partie une manœuvre de Gianni Infantino qui a fait le tour des palais présidentiels africains pour convaincre les dirigeants politiques à pousser leurs présidents de fédérations à voter le Sud-Africain, et les trois autres prétendants, Ahmed Yahya (Mauritanie), Augustin Senghor (Sénégal) et Jacques Anouma) à renoncer à leurs candidatures pour « s’unir » derrière Motsepe à l’issue d’une réunion éminemment politique à Rabat avec le président de la Fédération Royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekja, dans ce qu’on appellera « le protocole de Rabat ».

Cet accord était censé contribuer à unir les acteurs du football africain et faciliter son développement. Cinq ans après, beaucoup se rendent à l’évidence que c’était une instrumentalisation de Gianni Infantino pour placer son candidat à la tête de la CAF et faire passer ses réformes plus facilement. Depuis, Patrice Motsepe présente une forme de redevabilité à son bienfaiteur suisse et a décidé de faire passer la pilule le 17 janvier dernier, veille de la finale de la CAN 2025.

Les conséquences d’un passage de la CAN tous les 4 ans

Positives

Dans sa conférence de presse pour annoncer cette décision majeure, Patrice Motsepe a évoqué la nécessité pour l’Afrique de s’aligner sur le calendrier européen afin de réduire les tensions entre fédérations et clubs. « En 2027 nous irons en Tanzanie, au Kenya et en Ouganda (les trois pays organisateurs, ndlr) et la CAN suivante aura lieu en 2028. Après la Coupe du monde des clubs de la FIFA en 2029, nous aurons la première Ligue des nations africaines… avec plus de prize-money, plus de ressources, plus de compétition. Dans le cadre de cet arrangement, la CAN aura désormais lieu tous les quatre ans », a annoncé le président de la CAF.

Arrangement, c’est le mot. Sauf que les parties prenantes de cet « arrangement » ne sont toujours pas connues. Toujours est-il que ce changement de cycle de la CAN a été acté pour que son « calendrier dans le monde soit davantage harmonisé » selon le président de la CAF qui calque donc la Coupe d’Afrique des Nations sur une même périodicité que l’Euro, la Copa America et la Coupe du monde.

Au rang des conséquences positives de ce passage à quatre ans, la CAF a expliqué que cela permettra d’« alléger un calendrier devenu ingérable, notamment avec la multiplication des compétitions de clubs, les dates FIFA et les exigences des clubs européens, régulièrement en tension avec la CAN. »

Elle a par ailleurs mis en avant une viabilité économique meilleur car le changement permettra de « valoriser la CAN, en faisant un événement plus rare, donc potentiellement plus rentable en termes de droits TV, de sponsoring et d’image. »

Enfin, la CAF a expliqué que le changement de cycle va « permettre une préparation plus longue sur le plan sportif, logistique et infrastructurel, avec davantage de temps pour planifier les éditions et accompagner les pays hôtes. » 

Négatives

Cependant, cette rupture présente clairement plus d’inconvénients. D’abord culturel dans la mesure où « la CAN à tous les deux ans révèle l'identité du continent africain. Vouloir changer cette période, c'est comme enlever une partie de l'engouement que cela suscite ou encore lui enlever cette identité », avance le journaliste togolais Felix Kalepe.

Avant de poursuivre : « Sur le plan sportif, je pense que la CAN à tous les 2 ans nous révèle chaque édition des nations "dites petites " et vouloir la porter à 4 ans, c'est sacrifier alors des générations. Mais vous savez comme l'a dit Serigne Mbacké Ndiaye, ancien ministre sénégalais, le football africain est accaparé par des affairistes qui ne défendent que leurs intérêts personnels au détriment du développement réel du sport sur le continent », a-t-il ajouté, estimant que le président de la CAF a pris « cette décision pour plaire à la FIFA. »

Le journaliste ivoirien Japhet Marcel a abondé dans le même sens : « Avec ce passage de la CAN tous les 4 ans, la CAF sous la présidence de Patrice Motsepe montre qu'elle n'est pas véritablement autonome. Elle se plie aux exigences de la FIFA et des clubs Européens. Cette décision risque de créer un mal aux finances des Fédérations. »

Enfin, le passage de la CAN de deux à quatre ans va considérablement ralentir l’élan de développement de certains pays. En effet, accueillir la Coupe d’Afrique des Nations contribuait à accroître le développement socio-économique de plusieurs pays qui accentuent la construction des routes et autres infrastructures pour le bien de leurs populations. Entre perte d’identité, paternalisme de la FIFA et enjeux économiques importants, la révolution de la Coupe d’Afrique des Nations est loin de faire l’unanimité.

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À propos de l'auteur

Aimé ATTI

Aimé ATTI

Rédacteur sportif

Journaliste, commentateur sportif, baignant dans le sport et le football africain.

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