
Vous êtes connus notamment pour avoir été sélectionneur et directeur technique national en République Démocratique du Congo. Néanmoins, depuis 2020, vous n’avez plus entraîné ou exercé de position en Afrique. Était-ce par manque de proposition ou absence d’un projet qui vous intéressait ?
C’est vrai que cela fait plus de cinq ans que je n’étais pas été à la tête d’une sélection. Juste après le Congo, j’ai eu quelques vagues propositions sans lendemain. Disons que des gens s’intéressaient à moi, cherchaient à savoir si j’étais libre ou non, mais ça m’a plus fait perdre de temps qu’autre chose. La seule proposition qui paraissait concrète venait de Guinée Equatoriale, mais à cause d’un changement auprès de la personne qui avait le contact, c’était devenu lettre morte.
Je suis donc retourné travailler en Belgique. Pendant trois ans, j’ai été directeur technique adjoint à Molenbeek, puis une saison à RAAL La Louvière qui venait d’être promue en première division. On m’a demandé d’encadrer les jeunes, le groupe U20 et U23 notamment. J’étais comme un consultant, quelqu’un qui apportait son vécu au niveau de l’encadrement et du leadership à des entraîneurs déjà très doués. J’ai également eu une approche d’un club congolais, Sanga Balende, mais rien de plus.
C’est pourquoi votre arrivée au Soudan du Sud a été surprenante cet été. Comment cela s’est-il passé ?
C’est un proche du président de la fédération (Francis Amin Michael) qui a donné mon nom : « Lui, il est bon comme entraîneur et formateur. » Cela convenait à leur idée de faire progresser l’équipe A et aussi d’encadrer les U23/U20. Je leur ai bien dit que c’était impossible de cumuler comme sélectionneur et directeur technique vu la charge de travail. Par contre, je coordonne avec les U23 et U20 tout en donnant aux jeunes entraîneurs locaux des outils au niveau de la formation, du scouting et de garder toujours le même état d’esprit.

Je suis donc venu à Juba le 9 août. Je voulais vivre ici, voir le quotidien d’une population qui se relève, des gens très, très accueillants d’ailleurs, et comment le football était vécu. J’ai ressenti beaucoup d’humilité, de serviabilité, d’empathie autour de moi. Peut-être parce que je suis sélectionneur mais je ne crois pas. Je pense surtout que c’est leur nature pour la plupart.
« Je voulais vivre ici, voir le quotidien d’une population qui se relève et comment le football était vécu »
Le Soudan du Sud a essayé ces dernières années de faire appel à sa diaspora pour renforcer l’équipe nationale quitte à délaisser les joueurs locaux. Connaissant votre profil et les derniers résultats décevants de la sélection, on imagine que l’idée sera de reconstruire avec une nouvelle génération...
Déjà, je découvre une autre réalité du football africain. C’est une autre mentalité, une autre tradition footballistique. Je me suis construit au Congo, avec une certaine méthode de travail en voyant comment certains entraîneurs faisaient, dont Claude Le Roy que j’observais au loin à l’époque où j’avais les U23.
Ma réflexion ne s’arrête pas uniquement à l’équipe nationale. Notre projet le dépasse et c’est ce que voulait le président ; c’est d’ailleurs pour ça que j’ai accepté cette mission car quelqu’un sent lorsqu’une personne veut l’avoir à ses côtés. On doit donc créer une continuité entre les différentes catégories d’âge et bâtir une identité de jeu sud-soudanaise. Je ne dois pas apporter ma philosophie mais les conseils pour améliorer une philosophie propre au pays qui est déjà en cours. Avoir également des principes pour tous les jeunes afin qu’ils puissent être prêts lorsqu’ils toquent à la porte de l’équipe première.
Bien sûr, cela va demander du travail et de la patience, beaucoup de patience. Néanmoins, en Afrique, il y a beaucoup de possibilités pour faire évoluer les jeunes car ils ont simplement cours le matin et l’après-midi de libre. En Europe, ils vont à l’école le matin et l’après-midi souvent. Cela nous donne une liberté et un plus, davantage de temps pour la formation footballistique. On dit qu’il faut environ 10 000 heures de formation pour un jeune, donc avec une bonne organisation…
« Je suis venu sans ma famille, sans mes enfants… J’aime le football, c’est tout ce que j’ai, très clairement, donc je m’investis »
Quels sont globalement les objectifs fixés par la fédération dans ce nouveau cycle ?
Faire progresser l’équipe dans un premier temps. Ensuite, jouer notre chance pour une première qualification à la CAN. Tant que mathématiquement ce n’est pas fait, il y a toujours une chance. Je respecte tous nos prestigieux adversaires (Angola, Égypte, Malawi) mais je ne vais pas les craindre. Quand on a de l’ambition, on ne peut pas craindre, on doit affronter.
Je sais d’où on part. Le chemin sera difficile mais je sais que tout travail finir par payer. Je suis venu sans ma famille, sans mes enfants… (Il marque une pause) J’aime le football, c’est tout ce que j’ai, très clairement, donc je m’investis. Il faut relever ce défi, puis ça me plaît car j’aime les pages blanches. Pouvoir contribuer à ce challenge, à avoir une base sur laquelle le pays pourra exploiter sur la durée ce travail avec peut-être d’autres personnes après qui apporteront quelque chose, c’est l’objectif.
En plus, je suis très bien installé. Je ne veux pas faire de jaloux mais je pense être mieux installé qu’à Kinshasa où j’ai été pendant trois ans dans un hôtel. Ici, même si c’est une petite fédération, en quinze jours, on m’a mis dans un appartement avec en plus un chauffeur. Il y a une volonté réelle, c’est ce qui m’anime. Puis, comme le disait le grand entraîneur Rinus Michels : « Il vaut mieux un bon onze que onze bons joueurs. » Il y aura donc forcément des déçus, des gens qui diront qu’il fallait peut-être prendre tel ou tel joueur, mais je me pose juste une question : est-ce que ces bons joueurs vont former un bon onze ? C’est ce sur quoi on va travailler pour faire une belle campagne de qualification.
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À propos de l'auteur
Romain MOLINA
Rédacteur sportif
Journaliste et écrivain, auteur de nombreuses enquêtes dans le milieu du sport.
