Algérie : ce que révèle vraiment l'élimination des Fennecs

Ce samedi 11 juillet, le bureau fédéral de la Fédération algérienne de football (FAF) se réunit en urgence à Alger. Officiellement pour dresser le bilan de la Coupe du monde 2026. En réalité, pour tenter de contenir un incendie qui a largement débordé du rectangle vert. Car l'élimination des Fennecs, vendredi 3 juillet à Vancouver, n'est que la partie visible d'une crise à trois étages : sportive, institutionnelle, et désormais politique.

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Algérie : ce que révèle vraiment l'élimination des Fennecs

Une sortie qui prolonge une malédiction

Pour sa cinquième participation à une Coupe du monde, et la première depuis 2014, l'Algérie espérait enfin franchir un tour à élimination directe. Le groupe J (Argentine, Autriche, Jordanie)  avait réservé son lot de frayeurs et d'espoirs : lourde défaite inaugurale face à l'Albiceleste, victoire face à la Jordanie, puis un sursaut spectaculaire, un 3-3 arraché à l'Autriche grâce à un doublé de Riyad Mahrez, suffisant pour se qualifier parmi les meilleurs troisièmes des douze groupes. Mais face à une Suisse solide, les Verts n'ont jamais existé : ouverture du score de Breel Embolo, puis un second but de Dan Ndoye consécutif à une relance ratée en défense.

Riyad Mahrez

Score final 2-0, et un constat qui commence à peser : en cinq participations mondiales, l'Algérie n'a toujours pas remporté le moindre match à élimination directe. Mahrez, capitaine et symbole de cette génération, a annoncé sa retraite internationale sur la pelouse du BC Place, dans la foulée du coup de sifflet final : douze ans sous le maillot, plus de 110 sélections, 40 buts, une Coupe d'Afrique des nations remportée en 2019. Une page se tourne, dans la douleur plutôt que dans la fierté.

Le feuilleton Zidane, symptôme d'un mal plus large

Lucas Zidane

Aucun épisode n'aura autant cristallisé les tensions que celui de Luca Zidane. Le fils de Zinedine, formé dans les catégories jeunes françaises avant de choisir de représenter l'Algérie à l'automne 2025, s'était imposé comme gardien titulaire dès la CAN 2025 au Maroc. Mais son Mondial a viré au calvaire : fautif sur l'un des buts encaissés face à l'Argentine, peu convaincant contre la Jordanie, il a été écarté au profit d'Oussama Benbot pour le match décisif contre l'Autriche, un choix qui a provoqué une vive polémique, d'autant que son remplaçant n'a pas davantage rassuré.

Petković l'a finalement réaligné en catastrophe pour les seizièmes de finale face à la Suisse, un revirement de plus dans une gestion du poste jugée erratique. « Il y a un souci de formation à ce poste », confiait un proche de la sélection au Parisien, rappelant qu'aucun gardien algérien de rang mondial n'a émergé depuis Raïs M'Bolhi. Une phrase qui, bien au-delà des cages, résume le diagnostic porté sur tout un système : capable d'exporter des talents individuels vers l'Europe entière, mais incapable de structurer sa propre filière de formation.

Une équipe sans boussole tactique

Sur le banc, Vladimir Petković n'a pas été épargné. Face à des Suisses supérieurs, il a fait le choix contesté du jeu ouvert, avec une attaque sans avant-centre de métier, Ibrahim Maza évoluant en faux numéro 9. Un pari perdu d'avance selon une bonne partie de la presse algérienne, qui a dénoncé une prestation « sans ligne directrice ». Le journaliste d'investigation Romain Molina, très actif sur le dossier algérien depuis l'élimination, a rapporté qu'une majorité de joueurs ne comprenait plus vraiment les choix et les orientations tactiques du sélectionneur suisse une défense à trois installée puis abandonnée en cours de tournoi, un entrejeu sans consignes claires.

Des affirmations que la FAF a fermement démenties, jugeant « archi faux » l'essentiel des informations distillées, tandis que plusieurs médias algériens, à l'image de La Gazette du Fennec, ont publiquement mis en doute la fiabilité de ses sources. Il n'empêche : entre le ballottage permanent dans les cages et l'absence de plan de jeu lisible sur le terrain, l'incohérence sportive, elle, n'a été contestée par personne.

Le vide de la formation

Le cas le plus révélateur de ces derniers jours ne concerne pourtant pas l'équipe A, mais les U20. Razik Nedder, ancien formateur historique de l'AS Saint-Étienne pendant quinze ans, avait été recruté en avril 2025 pour prendre en main la sélection algérienne des moins de 20 ans. Dix-huit mois plus tard, il vient d'annoncer son départ pour rejoindre le staff du Havre AC, en Ligue 1 française sans avoir dirigé le moindre match officiel entretemps, faute d'une organisation suffisante de la part de la fédération. Son départ intervient à deux mois des qualifications UNAF pour la CAN U20 2027, laissant la FAF sans sélectionneur jeune à un moment charnière.

Ce paradoxe, une génération de techniciens algériens ou binationaux reconnus ailleurs, mais sous-employés ou mal accompagnés chez eux se retrouve à tous les étages. Slimane Raho, ancien international formé à la JS Kabylie, vient de remporter le championnat de RD Congo avec le TP Mazembe en moins de six mois, après avoir longtemps été snobé par les clubs algériens qui lui préféraient des noms étrangers. Le constat vaut aussi pour la gestion : malgré des budgets colossaux, adossés aux entreprises publiques, les clubs de Ligue 1 algérienne peinent à se doter de cellules de recrutement modernes, de scouting structuré ou de direction sportive au sens où l'entend le football européen  un vide que plusieurs observateurs, dont des cadres de la diaspora ayant fait leurs preuves en France, appellent désormais à combler en urgence.

La facture Petković et l'ombre du « grand déballage »

Vladimir Petkovic

Arrivé en février 2024, auréolé d'un passage par les Girondins de Bordeaux et la Lazio Rome, Vladimir Petković avait mené l'Algérie jusqu'en quarts de finale de la CAN 2025 puis au deuxième tour du Mondial sans jamais convaincre pleinement sur le fond. Le 7 juin dernier, dix jours avant le coup d'envoi du tournoi, son contrat a été prolongé jusqu'en 2028 et son salaire revalorisé de 135 000 à 160 000 euros mensuels, sur décision de Walid Sadi, sans consultation du bureau fédéral, selon Romain Molina.

Une fois l'échec consommé, la rupture est apparue inévitable : un accord de principe aurait été trouvé, mais les modalités financières bloquent tout. La FAF invoque une clause lui permettant de se séparer du technicien pour deux mois de salaire, soit environ 320 000 euros ; Petković, par la voix de son avocat, réclamerait l'intégralité de son contrat jusqu'en 2028, une somme qui avoisinerait les 5 millions d'euros selon plusieurs sources, et menacerait de saisir la FIFA en cas de désaccord.

Sur son compte X, Molina a évoqué, au-delà du seul cas Petković, « une fédération qui se décompose », citant pêle-mêle des primes de qualification mal réparties, des factures impayées à des prestataires de l'hôtellerie au fournisseur de viande de la délégation et des luttes de clans internes. Des accusations que la fédération a catégoriquement rejetées, mais qui ont trouvé un écho jusque dans l'hémicycle et sur les plateaux de télévision algériens, où d'anciens cadres du football national réclament désormais des comptes.

Walid Sadi, la double casquette qui vacille

Au cœur de la tempête se trouve un seul homme : Walid Sadi, président de la FAF depuis septembre 2023 et, depuis novembre 2024, ministre des Sports un cumul des fonctions déjà contesté avant même ce fiasco. Sa décision, prise seul selon plusieurs sources concordantes, de reconduire et revaloriser Petković à la veille du Mondial est aujourd'hui présentée comme l'erreur de trop. D'anciens dirigeants du football national l'ont attaqué publiquement, le sommant de rendre des comptes ; des rumeurs, non confirmées à ce jour, évoquent une démission prochaine, y compris de son poste ministériel, avec Nadir Bouzenad, l'actuel secrétaire général de la FAF, pressenti pour lui succéder à la tête de l'instance.

Selon nos informations, Walid Sadi devrait être convoqué au plus haut niveau de l'État pour s'expliquer sur sa gestion du dossier une démarche qui, si elle se confirme, traduirait une intervention directe du pouvoir dans une crise devenue trop sensible pour être laissée aux seules instances sportives, et pourrait déboucher sur un remaniement en profondeur de la fédération. Ce n'est pas la première fois que la FAF s'expose à ce type de turbulence : un déficit de plus de 8 milliards de dinars, hérité des mandats précédents, avait déjà été révélé par Sadi lui-même en 2024, plongeant trois anciens présidents de la fédération dans une procédure judiciaire pour corruption toujours en cours.

Antar Yahia, la succession expresse

Antar Yahia

Moins de 48 heures après le coup de sifflet final à Vancouver, le nom d'Antar Yahia, héros du but qualificatif contre l'Égypte à Omdurman en 2009 et actuel entraîneur de la réserve d'Angers SCO, était déjà présenté par plusieurs médias comme le successeur désigné de Petković, les pistes étrangères Hervé Renard, Éric Chelle ayant été écartées au profit d'un projet « 100 % algérien ».

Une précipitation qui interroge : la nomination n'est, à ce jour, toujours pas officialisée par la FAF, et ressemble davantage, pour ses détracteurs, à une opération de communication destinée à apaiser une opinion publique en colère qu'à un projet mûrement construit. Autour de lui, des noms comme Madjid Bougherra ou Karim Matmour circulent pour former l'ossature d'un futur staff technique autant d'anciens cadres de la génération dorée que la FAF semble vouloir mobiliser dans l'urgence, sans qu'un organigramme clair n'ait encore été présenté.

Ce que l'Afrique attend de l'Algérie

Pendant que la FAF se cherche, le continent, lui, avance : le Maroc est allé chercher les quarts de finale de ce Mondial avant de s'incliner face à la France. L'Afrique a besoin d'une Algérie forte pour porter cette dynamique et continuer d'imposer le football africain sur la scène mondiale. À défaut d'un sursaut rapide et d'une gouvernance enfin assainie, c'est tout le regard condescendant que porte encore une partie de la communauté sportive internationale sur le football africain qui s'en trouvera renforcé. Ce changement-là, l'Algérie ne peut plus se permettre de le remettre à plus tard.

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À propos de l'auteur

Achille ASH

Achille ASH

Rédacteur sportif

Journaliste, amateur des belles affiches de football.

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