
Ils portent le maillot du Sénégal, font retentir l’hymne national sur les plus grandes scènes internationales et incarnent les ambitions sportives d’un pays qui revendique une véritable culture du sport. Pourtant, derrière les podiums, les médailles et les résultats, plusieurs athlètes décrivent une autre réalité : celle d’un quotidien où la quête d’exploits sportifs s’accompagne parfois d’un combat en dehors des terrains.
Dans plusieurs disciplines, des sportifs témoignent d’un manque d’accompagnement, de primes qui tardent à être versées après les compétitions, mais aussi de conditions de préparation qu’ils jugent insuffisantes face aux exigences du haut niveau. Stages annulés, équipements difficiles à obtenir, déplacements financés sur fonds propres ou encore absence de suivi : autant de situations qui, selon eux, compliquent leur progression et leur capacité à rivaliser avec les meilleurs.
Derrière ces témoignages, une même question revient : comment permettre aux sportifs sénégalais de viser les sommets lorsque certains estiment devoir d’abord se battre pour réunir les conditions essentielles à leur réussite ?
Mbagnick N’diaye : "Un athlète qui représente son pays devrait avoir une seule préoccupation : sa performance"
Champion d’Afrique en 2023 et figure du judo sénégalais, Mbagnick N’diaye fait partie de ces sportifs qui ont consacré une grande partie de leur carrière à représenter le Sénégal au plus haut niveau.

Le judoka ne souhaite pas limiter son témoignage à une critique visant une seule fédération. Selon lui, les difficultés rencontrées par les athlètes relèvent d’un problème plus profond, lié à l’organisation globale du sport sénégalais :
"Il faut reconnaître une réalité : les fédérations sénégalaises n'ont pas les moyens d'accompagner les sportifs. Un athlète qui représente son pays devrait pouvoir n'avoir qu'une seule préoccupation : sa performance."
Mbagnick explique avoir lui-même été confronté à plusieurs difficultés lors des Jeux Olympiques de Paris 2024. À ce niveau de compétition, chaque détail compte, et la gestion des aspects logistiques ne devrait pas, selon lui, incomber aux athlètes.
"Il arrive encore que des sportifs aient à gérer eux-mêmes des problèmes d'organisation, d'équipement, de logistique, etc. J'en ai moi-même fait l'expérience pendant les JO de Paris, où je n'avais pas mes équipements. Je les ai reçus à la toute fin de la compétition."
Au-delà de la préparation sportive, le Sénégalais pointe également la question de la reconnaissance des résultats obtenus : "En 2023, j’ai remporté les Championnats d'Afrique de judo. Jusqu'à présent, je n’ai toujours pas reçu mes primes. J’ai ensuite enchaîné les podiums les années suivantes et, depuis ce temps-là, toujours rien."
Pour le judoka, cette situation aurait un impact qui dépasse la simple question financière. Il estime que la place accordée aux athlètes dans le fonctionnement du sport sénégalais doit évoluer.
"Il y a beaucoup de personnes qui nous entourent et qui, pourtant, ne sont ni compétentes ni sérieuses. Ces personnes sont là uniquement pour leurs petits privilèges. Elles ne pensent pas à la santé mentale des athlètes, qui sont relégués au second plan."
Une prise de parole qu’il assume malgré les conséquences qu’elle pourrait entraîner dans ses relations avec certaines instances sportives.
"Récemment, j'ai été candidat au poste de président de la Commission des athlètes, mais désormais, le poste est occupé par un ancien président de fédération. L'élection s’est passée, mais tout le monde sait que c'était, d'une part, illégal et, d'autre part, une injustice totale. Je prends la parole parce que tout cela doit cesser. Ce que j’ai vécu, je ne veux pas que la jeune génération le vive."
Aujourd’hui, son message dépasse son propre parcours. Mbagnick N’diaye affirme vouloir s’engager pour apporter des solutions constructives et contribuer à un meilleur fonctionnement du sport sénégalais.
Karamba Kébé : "Depuis que je représente le Sénégal, je n’ai jamais bénéficié d’un accompagnement de la fédération pour préparer les grandes compétitions internationales."
Dans la boxe sénégalaise, son nom est associé à une performance historique. En remportant le titre de champion d’Afrique en 2024, Karamba Kébé a mis fin à une longue attente pour le Sénégal dans cette discipline. Un accomplissement majeur pour un athlète qui représente le pays depuis 2021.
Mais derrière ce résultat, le boxeur raconte un parcours marqué par un sentiment de manque de reconnaissance et d’accompagnement de la part de sa fédération.

Pour lui, le rôle d’une instance sportive ne doit pas seulement se limiter à inscrire des athlètes dans les compétitions internationales. Elle doit aussi participer à leur développement, leur préparation et leur progression.
Son témoignage rejoint une préoccupation exprimée par plusieurs sportifs interrogés dans ce dossier : celle d’une différence de traitement entre les disciplines les plus exposées et celles qui évoluent davantage dans l’ombre.
"Le football reste naturellement le sport le plus médiatisé au Sénégal, mais il ne faut pas oublier les autres disciplines. Des sports comme la boxe, le judo, l’athlétisme ou la natation permettent eux aussi au Sénégal de rayonner à l’international. Pourtant, leurs athlètes manquent souvent de moyens et d’accompagnement. Je pense qu’il est important de mieux répartir les ressources afin que tous les sportifs qui représentent le pays puissent évoluer dans de bonnes conditions."
Pour le boxeur, la question des moyens reste centrale. Son propre parcours illustre, selon lui, ces difficultés : "En 2023, j’ai financé moi-même mon stage de présélection ainsi que ma participation au Championnat du monde en Ouzbékistan. Une fois sur place, j’ai constaté que trois autres boxeurs sénégalais, un entraîneur et la secrétaire générale avaient, eux, été pris en charge. Toutes mes préparations sportives ont également été réalisées dans mes clubs en France, à mes frais. Depuis que je représente le Sénégal, je n’ai jamais bénéficié d’un accompagnement de la fédération pour préparer les grandes compétitions internationales."
La problématique ne concerne pas uniquement les athlètes déjà établis. Elle touche également les générations futures qui cherchent à se construire dans le sport de haut niveau selon le charentais.
Son message est donc davantage un appel à une évolution du système qu’une simple critique de son propre parcours.
"Soutenez tous les sportifs sénégalais, pas uniquement lorsqu’ils remportent une médaille. Derrière chaque résultat, il y a des années de sacrifices, souvent financés par les athlètes eux-mêmes ou par leur entourage."
Certains ont accepté de prendre la parole publiquement. D’autres ont préféré témoigner sous couvert d’anonymat, par crainte d’éventuelles conséquences sur leur carrière ou leur place au sein des sélections nationales.
Une retenue qui en dit long sur le malaise qui traverserait le milieu sportif. Plusieurs athlètes expliquent hésiter à parler ouvertement de leur fédération, par peur que leurs propos puissent compromettre leur avenir sportif ou leur fermer certaines opportunités.
Athlétisme : "Après les Championnats du monde en salle en Pologne et les Championnats d’Afrique au Ghana, aucune prime n’a été versée aux athlètes."
Dans l’athlétisme sénégalais, certains sportifs expliquent devoir construire leur parcours avec des moyens limités et une forte implication personnelle. Un athlète international de la discipline, qui a souhaité rester anonyme, décrit un quotidien où la recherche de la performance passerait souvent par un investissement individuel important.
Sa décision de témoigner sous anonymat n’est pas anodine. Comme d’autres sportifs interrogés dans le cadre de ce dossier, il explique craindre que sa prise de parole puisse avoir des conséquences sur sa carrière ou ses relations avec les instances qui encadrent sa discipline.
Selon lui, les difficultés commenceraient bien avant les grandes compétitions internationales, au moment même où se construit la performance.
"Dans notre discipline, la réalité est que la préparation repose presque entièrement sur l’athlète. Les stages, le matériel, les soins (kinésithérapie), une partie de l’encadrement et parfois même certains déplacements sont financés avec nos propres moyens."
L’athlète estime que la prise en charge des grandes compétitions ne représenterait qu’une partie du chemin nécessaire pour atteindre le haut niveau. Le travail quotidien effectué en amont resterait, selon lui, largement supporté par les sportifs eux-mêmes : "En dehors de la bourse olympique pour les athlètes qui en bénéficient, les fédérations apportent rarement un véritable accompagnement dans la préparation. Elles prennent généralement en charge les billets pour les grandes compétitions, mais tout le travail qui permet d’y arriver reste très souvent à la charge de l’athlète."
Au-delà de la préparation sportive, la question des engagements non respectés revient également dans son témoignage. Il affirme que certaines récompenses liées aux performances internationales n’auraient pas été versées.
"Beaucoup de promesses sont faites, mais elles ne sont pas toujours suivies d’effets. À titre personnel, après les Championnats du monde en salle en Pologne et les Championnats d’Afrique au Ghana, aucune prime n’a été versée aux athlètes."
Pour lui, cette absence de reconnaissance aurait un impact moral important sur des sportifs qui consacrent plusieurs années à leur discipline.
"Nous avons reçu des félicitations, mais pas les récompenses annoncées. Ce manque de reconnaissance est décourageant, car derrière chaque résultat, il y a des années de sacrifices et d’investissements personnels."
Son témoignage rejoint une critique plus large sur la gouvernance sportive. L’international sénégalais estime notamment que certaines transitions institutionnelles tarderaient à se mettre en place, au détriment du développement de la discipline.
"Je trouve également inadmissible que le mandat du président de la Fédération d’athlétisme soit arrivé à son terme depuis un certain temps et que la transition n’ait toujours pas eu lieu. Pendant ce temps, les athlètes continuent de subir les conséquences d’un manque de changement et de décisions concrètes."
Un témoignage qui illustre une nouvelle fois le paradoxe évoqué par plusieurs sportifs : représenter le Sénégal sur les grandes scènes internationales tout en estimant devoir, en partie, assurer soi-même les conditions nécessaires pour y parvenir.
Handball féminin : "Certaines d’entre nous ont pensé à quitter la sélection"
Dans les sports collectifs aussi, le sentiment de frustration existe. Une internationale sénégalaise de handball, qui a également privilégié l’anonymat par peur de représailles, raconte une situation où les incertitudes autour de la préparation de son équipe avant les grandes compétitions auraient pesé sur le groupe.

Son témoignage intervient dans un contexte où les joueuses sénégalaises ont régulièrement porté les ambitions du pays sur la scène africaine, mais où les conditions de préparation restent, selon elle, un sujet de préoccupation : "On devait effectuer un stage de préparation pour la Coupe d’Afrique des Nations 2024 au Congo, mais il a été annulé seulement trois semaines avant la date prévue. D’après la fédération, la raison était un manque soudain de budget…", déclare t-elle.
Pour cette joueuse, ces changements de dernière minute compliqueraient la préparation d’une équipe qui doit pourtant répondre aux exigences du haut niveau.
Au-delà de cette décision, elle évoque un sentiment plus profond au sein du groupe, avec des joueuses qui auraient commencé à s’interroger sur leur avenir en sélection.
"Aujourd’hui, certaines d’entre nous ont même pensé à quitter la sélection à cause du manque d’investissement et d’accompagnement de la fédération."
La question des primes constitue également un point de tension dans son témoignage. Elle affirme que les joueuses attendraient toujours une partie des sommes liées à leur participation à la CAN 2024.
"Depuis la CAN, nous n’avons toujours pas reçu la totalité de ce qui nous était dû. Celui qui ose dire le contraire n’a qu’à venir s’expliquer."
À travers ce témoignage, une nouvelle problématique apparaît : celle d’athlètes qui disent devoir composer avec des incertitudes organisationnelles alors même qu’elles sont censées préparer des compétitions internationales où la moindre imprécision peut avoir des conséquences sur la performance.
Des cris du coeur
Si beaucoup choisissent encore la discrétion, certains sportifs ont décidé de s’exprimer publiquement sur les réseaux sociaux. En 2024, la basketteuse américano-sénégalaise Cierra Dillard avait notamment dénoncé des retards dans le versement des primes des joueuses.
De son côté, l’escrimeuse sénégalaise Ndeye Binta Diongue avait fait part à Sport News Africa de ses inquiétudes quant à son accompagnement en vue des Jeux Olympiques de Paris 2024, évoquant un manque de soutien sur les plans psychologique, financier et matériel.

Plus récemment, Combe Seck, qui représente le Sénégal en canoë-kayak, a publié un long message sur LinkedIn dans lequel elle revient sur les difficultés auxquelles elle est confrontée au sein de sa fédération. D’ordinaire discrète, l’athlète a cette fois choisi de ne pas mâcher ses mots : "Je paie mes charges seule. Je finance mes déplacements. Je cherche mon argent de poche. Je gère mes équipements selon les saisons. Je vends des maillots et d’autres articles pour pouvoir payer mes transports et continuer à avancer. Parfois, sur les championnats, je vois tous les autres athlètes bien équipés, bien entourés, sauf moi. Et oui, parfois, cela me démotive."
Avant eux, Kéné Ndoye avait déjà incarné ce combat. Figure de l’athlétisme sénégalais, double olympienne et médaillée mondiale, elle s’était battue pendant des années pour obtenir le versement des primes qu’elle estimait lui être dues, un combat qu’elle a poursuivi jusqu’à son décès, en 2023. Plus de vingt ans après les premiers cris d’alerte de la championne, les témoignages recueillis auprès de plusieurs athlètes laissent penser que certaines difficultés persistent. Une réalité qui soulève une question de fond : combien de générations de sportifs devront encore dénoncer les mêmes problèmes avant que ce débat n’aboutisse à des changements concrets ?
Adja CISSÉ
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À propos de l'auteur
Contribution SNA
Rédacteur sportif
Les contributions SNA sont réalisées par des passionnés de sports qui mènent des réflexions sur des sujets variés en lien avec les pratiques sportives sur le continent.
