Le limogeage de Thiaw comme premier acte de communication
Officiellement, la FSF a choisi la fermeté. Réuni à huis clos le samedi 11 juillet à Dakar, le Comité exécutif a acté l'ouverture d'une procédure de cessation de fonctions visant le sélectionneur Pape Thiaw et l'ensemble de son staff technique, une décision présentée comme prise dans l'intérêt supérieur du football sénégalais après une évaluation approfondie des résultats sportifs et des perspectives de la sélection nationale.
Sur la télévision publique RTS, le secrétaire général Abdoulaye Sow a résumé le raisonnement fédéral en une formule sobre : la campagne mondiale a été un échec dont il fallait tirer les conséquences, l'enjeu désormais n'étant plus la Coupe du monde mais les échéances à venir. En désignant le seul banc de touche comme responsable, la Fédération se donnait un fusible immédiat et détournait, au moins temporairement, l'attention de sa propre gouvernance.
Le calcul politique était limpide : faire porter l'échec sur un technicien déjà fragilisé, puisque Pape Thiaw évoluait sans contrat renouvelé depuis février et accumulait des arriérés de salaire, plutôt que sur l'appareil administratif. Abdoulaye Fall devait d'ailleurs tenir une conférence de presse pour détailler les motivations de cette décision et une restructuration annoncée de l'ensemble des sélections nationales.
Cissé, le grain de sable dans la communication fédérale
C'est là qu'intervient Bacary Cissé. Membre du Comité exécutif (Comex) de la FSF. Il a adressé au président Fall une correspondance dénonçant plusieurs dysfonctionnements et réclamant la révocation du secrétaire général Sow. Dans ce texte rendu public, il refuse le confort du silence collectif : l'heure n'est ni aux félicitations de circonstance ni aux silences de convenance, l'heure est à la vérité, écrit-il, jugeant que l'élimination prématurée révèle des dysfonctionnements administratifs, organisationnels et stratégiques qui ont fragilisé l'équipe bien avant le premier coup d'envoi.
Sur le plateau de la TFM, Cissé est allé plus loin en pointant directement le duo dirigeant. Il a décrit une gouvernance verrouillée où le président et le secrétaire général prenaient les décisions et les imposaient au reste du Comité exécutif, empêchant selon lui les autres membres d'exercer pleinement leurs fonctions. Une charge frontale, rare pour un membre en exercice de l'instance, qui vise autant la gestion des primes que les problèmes de logistique et de visas ayant, selon lui, nui à la sérénité de la délégation.
« C’est le président et le secrétaire général qui prenaient les décisions et nous les imposaient », a-t-il tenu.
Mais la fronde a fait long feu. Sous la pression d'Amadou Kane, 4e vice-président de la FSF, Bacary Cissé a fini par retirer sa résolution demandant le limogeage d'Abdoulaye Sow. Un épisode qui en dit long sur les rapports de force internes et sur la capacité de la Fédération à étouffer, au moins provisoirement, les voix dissonantes en son sein.
Fall et Sow, entre aveux mesurés et posture défensive
Face à la presse après l'annonce du départ de Thiaw, Abdoulaye Fall a opté pour une ligne de communication tournée vers l'avenir plutôt que vers l'introspection : les enseignements du Mondial serviraient de base à une restructuration de la sélection nationale, sans détailler publiquement les manquements internes évoqués par Cissé.
Le président de la Fédération assure ainsi que les leçons de cette campagne mondiale permettront de restructurer l’équipe nationale A « et aborder sous de meilleurs auspices les prochaines échéances, à commencer par les éliminatoires » de la Coupe d’Afrique des Nations 2027. Cette stratégie du cap maintenu tranche avec la gravité des accusations qui circulent en parallèle, qu'il s'agisse de leadership contesté ou de soupçons de mauvaise gestion financière autour des dettes accumulées par la Fédération.
Toutefois, Abdoulaye Fall n’a pas hésité à donner sa version concernant le contrat de Pape Thiaw. « Ça ne nous plaît pas la façon dont notre collaboration avec Pape Thiaw a pris fin. C’est mon petit frère, je le dis en toute sincérité. Notre relation ne date pas d’aujourd’hui, ça ne date pas de l’équipe nationale. Il le sait. Nous avons eu une relation sincère, qui nous a permis de gagner (la CAN). Mais je pense, qu’après, il y a eu un changement. Il n’y a jamais eu de soucis contractuels entre Pape et moi. Les discussions ont commencé avant même la fin d’année. Je lui ai fait une proposition en février. En ce moment-là, il était en Arabie Saoudite. Il m’est revenu le 8 mars. Mais quand j’ai revu ses prétentions, j’ai trouvé qu’il y avait des dispositions un peu compliquées à atteindre. Alors, je l’ai appelé pour qu’on s’explique. Je lui ai alors dit que si nous maintenions certaines dispositions, il y aurait d’instabilité autour du contrat », précise M. Fall.
Il poursuit, donnant plus de détails. « Par la suite on s’est mis d’accord et je lui ai demandé d’en discuter avec la ministre des Sports (Khady Diene Gaye, depuis remplacée, ndlr), d’autant plus que les deux entretiennent une excellente relation. Sur la partie financière, ce n’est pas la Fédération qui paye le sélectionneur. C’est l’État qui le gère. Sans pour autant rentrer dans les détails, j’ai envoyé une correspondance à la Ministre des Sports, afin qu’elle nous fixe le salaire et la prime de signature du sélectionneur. Khady Diene Gaye m’a demandé de se référer sur le dernier contrat signé par Aliou Cissé et ses adjoints. Alors, on s’est basés sur ça pour faire une nouvelle proposition à Pape. Mais il n’était pas satisfait. Selon lui, cette proposition ne répondait pas à celle que la ministre des Sports lui avait faite. Pape a eu des prétentions. C’est tout à fait normal et légitime. Chacun connaît sa valeur. Mais il y a des limites », enchaine le dirigeant.
Ce dernier conclut. « Par la grande surprise, on a appris dans la presse que Pape Thiaw ne voulait pas prendre l’avion à la veille du départ pour les États-Unis, soi-disant qu’il n’a pas encore signé son contrat. Puis il y a eu l’intervention du chef de l’État qui lui a fait changer d’avis. On est ensuite aller aux États-Unis. Mais, étonnamment, à notre arrivée, Pape Thiaw réclamait un meilleur contrat. Il voulait autre chose. Verbalement, il nous a demandé 1% à la prime de victoire, mais sur le papier, c’était 13%. J’ai accepté ce 1%, parce que je me suis dit qu’il le méritait. Puis il m’a encore demandé d’avoir une prime exceptionnelle. Je lui ai répondu que ça allait être un peu compliqué, mais je vais faire un effort. Au final, on a accepté. Jusque-là, tout se passait très bien dans les discussions. Mais à un certain moment, il y a eu des frictions, et les négociations sont devenues très compliquées. Ce n’était plus un problème d’argent. »
Une crise de gouvernance qui dépasse le seul sportif
Au-delà des egos et des règlements de comptes, c'est bien la solidité de l'édifice fédéral qui vacille. Plusieurs membres du Comex seraient en rébellion contre Abdoulaye Fall, dénonçant une gestion jugée opaque des primes de performance. Une pétition en ligne réclame même la création d'une commission d'enquête parlementaire sur la gestion de la FSF, signe que la contestation dépasse désormais le cercle des observateurs sportifs pour interpeller directement les institutions de l'État.
Ce que révèle cette séquence, c'est moins un désaccord ponctuel entre trois hommes qu'une méthode : chacun communique midi à sa porte. L’un se pose en lanceur d'alerte avant de se rétracter, les deux autres en gestionnaires sereins tournés vers l'avenir, sans qu'aucune version commune, transparente et assumée collectivement n'émerge.
Rejoignez notre communauté sportive !
Suivez-nous sur les réseaux sociaux pour ne rien manquer de l'actualité sportive en temps réel.
À propos de l'auteur
Oumar WANE
Rédacteur sportif
Passionné de sport depuis toujours, partage avec vous les dernières actualités et analyses du monde sportif.
